Bienheureux Ghebre Michael : un martyr éthiopien dans la famille vincentienne
Une figure lumineuse de la mission
Aux côtés de saint Justin de Jacobis, la famille vincentienne honore une figure éthiopienne d’une grandeur exceptionnelle : le bienheureux Ghebre Michael (1791-1855), prêtre lazariste, savant, martyr de la foi catholique. Sa vie, marquée par une quête passionnée de la vérité et un don total de soi, fait de lui l’un des grands témoins du XIXᵉ siècle missionnaire et l’un des premiers fils éthiopiens de saint Vincent de Paul.
Un savant du peuple éthiopien
Ghebre Michael naît en 1791 (certaines sources indiquent 1788 ou 1790) à Mertule Maryam, dans la région du Godjam, en Éthiopie. Son nom signifie « serviteur de Michel », en l’honneur de l’archange. Issu d’une famille modeste mais profondément chrétienne, il manifeste dès l’enfance une intelligence remarquable et un attrait pour la vie spirituelle.
Très jeune, il entre dans la vie monastique au sein de l’Église copte éthiopienne, l’antique Église qui remonte aux premiers siècles du christianisme. Il passe de nombreuses années dans divers monastères, notamment à Mertule Maryam puis à Sainte-Marie de Bizen, étudiant avec acharnement les Écritures, les Pères de l’Église, la théologie et la langue guèze (langue liturgique de l’Éthiopie). Il devient rapidement l’un des théologiens les plus respectés du pays, consulté par les princes et les évêques.
Mais Ghebre Michael souffre de constater les divisions théologiques qui déchirent l’Église éthiopienne, en particulier autour de la nature du Christ (les querelles christologiques entre les écoles « Karra », « Tsegga » et « Qebat »). Il cherche la vérité avec une rigueur d’esprit et une humilité qui caractériseront toute sa vie.

La rencontre avec Justin de Jacobis
En 1841, le roi du Tigré confie à une délégation officielle la mission de se rendre au Caire, puis à Rome, pour tenter de résoudre les questions doctrinales et obtenir la nomination d’un nouvel Abouna (patriarche). Ghebre Michael est choisi pour faire partie de cette délégation, en raison de son immense savoir théologique.
C’est lors de ce voyage que se produit la rencontre providentielle avec Justin de Jacobis, missionnaire lazariste italien, préfet apostolique d’Éthiopie. Justin accompagne la délégation jusqu’au Caire, puis à Rome (1841-1842). Le voyage dure de longs mois, et Ghebre Michael observe avec attention ce prêtre catholique, sa douceur, sa charité, sa profondeur spirituelle.
À Rome, Ghebre Michael est profondément impressionné par la vitalité de l’Église catholique, par sa fidélité à la tradition apostolique, et par les longues conversations qu’il mène avec des théologiens romains. Une lente conversion intérieure s’opère en lui : il découvre que la plénitude de la foi qu’il cherche depuis tant d’années se trouve dans la communion avec le successeur de Pierre.
La conversion et l’ordination
De retour en Éthiopie, Ghebre Michael fait sa profession de foi catholique entre les mains de Justin de Jacobis le 1ᵉʳ février 1844. Cette décision lui coûte immensément : il rompt avec son monastère, avec sa célébrité, avec une partie de son peuple. Mais il a trouvé la perle de l’Évangile et il est prêt à tout perdre pour elle.
Il devient alors le collaborateur le plus précieux de Justin de Jacobis. Il enseigne au séminaire de Guala, qu’il aide à organiser. Il forme les premiers séminaristes éthiopiens catholiques, leur transmettant à la fois la rigueur théologique et l’amour de la tradition liturgique éthiopienne. Sa science, sa sainteté, son humilité font de lui un maître spirituel rayonnant.
En 1851, il entre dans la Congrégation de la Mission (Lazaristes), réalisant ainsi son désir de servir l’Église dans la famille spirituelle de saint Vincent de Paul. Le 1ᵉʳ janvier 1851, il est ordonné prêtre par Justin de Jacobis lui-même, devenu entretemps évêque. Ghebre Michael a alors environ 60 ans.

Le temps des persécutions
L’Éthiopie traverse alors une période politiquement très troublée. En 1855, Téwodros II (Théodoros) accède au trône impérial. Désireux d’unifier le pays sous une seule autorité religieuse — celle de l’Église copte éthiopienne traditionnelle — il déclenche une violente persécution contre les catholiques, instigué notamment par l’Abouna Salama, patriarche copte hostile à Rome.
Justin de Jacobis est arrêté puis expulsé. Ghebre Michael, lui, est capturé. Compte tenu de son immense prestige intellectuel et de son influence sur le clergé, ses persécuteurs veulent absolument obtenir son apostasie : sa renonciation publique à la foi catholique serait un coup terrible pour la jeune communauté.
Le calvaire d’un confesseur de la foi
Pendant plusieurs mois, Ghebre Michael subit un véritable martyre prolongé. Il est traîné de camp en camp, à travers les montagnes éthiopiennes, à la suite de l’armée impériale. Il est : chargé de chaînes, frappé à coups de bâton et de fouet, privé de nourriture, exposé au soleil et au froid, soumis à de longs interrogatoires théologiques destinés à l’humilier devant ses anciens collègues, finalement condamné à mort par fusillade (peine commuée ensuite, en raison de son grand âge, en détention forcée).
Malgré son âge avancé (plus de 60 ans), malgré sa santé brisée, malgré les supplications de certains pour qu’il « cède un peu » afin de sauver sa vie, Ghebre Michael ne renonce jamais. Il répond à ses bourreaux avec une douceur étonnante, mais avec une fermeté inébranlable : il a trouvé la vérité catholique et il mourra pour elle.
Épuisé par les mauvais traitements, il meurt le 28 août 1855 (certaines sources : 13 juillet 1855 dans le calendrier éthiopien), sur le chemin de Cerecà (Gondar), dans des conditions de dénuement extrême. Son corps est abandonné sans sépulture. On peut véritablement parler d’un martyre, car sa mort est la conséquence directe et voulue des tortures infligées en haine de la foi catholique.

Béatification
Le procès de béatification, étroitement lié à celui de Justin de Jacobis, est instruit avec soin. Le pape Pie XI béatifie Ghebre Michael le 3 octobre 1926, reconnaissant officiellement son martyre. Sa fête liturgique est célébrée le 30 août.
Il est le premier bienheureux éthiopien de l’Église catholique, et l’un des premiers martyrs africains des temps modernes à être élevé sur les autels.
Un message pour aujourd’hui
Le bienheureux Ghebre Michael parle avec une force singulière à notre temps.
Le courage de la recherche de la vérité. Ghebre Michael est avant tout un chercheur de Dieu. Pendant des décennies, il a étudié, prié, dialogué, jamais satisfait par des solutions faciles. Dans une époque marquée par le relativisme et l’indifférence religieuse, il témoigne que la vérité existe, qu’elle se cherche, et qu’elle vaut qu’on lui donne sa vie. Pour les jeunes qui cherchent un sens, il est un compagnon de route.
Le respect des traditions et l’unité de l’Église. Ghebre Michael n’a jamais renié sa culture éthiopienne. Devenu catholique, il a continué à aimer le rite éthiopien, la langue guèze, la spiritualité de ses pères. Il est un modèle d’œcuménisme vécu : il a rejoint la pleine communion catholique sans rien renier de la richesse de son Église d’origine. Dans une Europe où vivent désormais de nombreux chrétiens orientaux (Éthiopiens, Érythréens, Coptes, Syriens, Grecs), son témoignage est une invitation au dialogue et à la fraternité ecclésiale.
Le martyre comme témoignage. Aujourd’hui encore, des chrétiens souffrent et meurent pour leur foi en de nombreuses régions du monde, y compris en Éthiopie et en Érythrée. Ghebre Michael nous rappelle que le sang des martyrs est semence de chrétiens, et qu’il existe aussi un « martyre quotidien » de la fidélité, dans les épreuves cachées de chaque vocation.
La sainteté à tout âge. Ghebre Michael est ordonné prêtre à 60 ans, et donne sa vie à plus de 64 ans. Il rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour répondre à l’appel de Dieu, pour se donner totalement, pour devenir saint. Voilà une parole précieuse pour nos communautés vieillissantes en Europe : la fécondité spirituelle ne dépend pas de l’âge.
L’humilité du savant. Théologien réputé, consulté par les princes, Ghebre Michael accepte d’entrer dans un séminaire comme un débutant, d’être instruit, d’être corrigé. Il enseigne par sa vie que la véritable sagesse rend humble. Dans un monde fasciné par la performance et la reconnaissance, il témoigne que le savoir est don, et qu’il doit servir la communion.
La fraternité missionnaire. Le lien entre Justin de Jacobis (Italien) et Ghebre Michael (Éthiopien) est un magnifique modèle de fraternité interculturelle. Le maître devient disciple, le disciple devient frère. Pour la famille vincentienne d’aujourd’hui, internationale et multiculturelle, c’est un appel à vivre la mission dans l’égalité, le respect, l’amitié réelle.

Le bienheureux Ghebre Michael est l’un des plus beaux fruits de la mission vincentienne en Afrique. Savant devenu humble séminariste, moine copte devenu prêtre lazariste, théologien renommé devenu martyr méprisé : sa vie est un parcours de dépouillement progressif où, à chaque étape, il a tout perdu pour gagner le Christ.
Fils spirituel de saint Vincent de Paul, compagnon de saint Justin de Jacobis, frère aîné des chrétiens d’Éthiopie et d’Érythrée, il intercède aujourd’hui pour la famille vincentienne tout entière, et particulièrement pour notre Province d’Europe occidentale, où vivent et travaillent désormais tant de chrétiens venus de la Corne de l’Afrique.
« Je crois tout ce que croit la Sainte Église catholique, et pour cette foi je suis prêt à mourir. » — Bienheureux Ghebre Michael, devant ses juges, 1855.
Bienheureux Ghebre Michael, priez pour nous !