Veiller jusqu’au bout
Le 15 juillet, un vote sur la fin de vie va trancher des questions que notre société française se pose depuis de nombreuses années. Que faire quand quelqu’un souffre ? Comment le soulager efficacement ? Comment garder sa dignité jusqu’au bout ? Faut-il l’aider à partir ? Ou il y a-t-il d’autres solutions ? Ces interrogations ne datent pas d’hier. Au XVIIe siècle, dans les ruelles de Paris et les salles des Petites-Maisons, Vincent de Paul et Louise de Marillac y répondaient déjà, à leur façon, en envoyant les premières Filles de la Charité au chevet des mourants.
Une présence auprès des plus abandonnés
Quand les Dames de la Charité, puis les Filles de la Charité, partaient soigner les pauvres malades à domicile, elles ne se contentaient pas de porter la soupe et les remèdes. Vincent leur demandait de rester auprès de ceux que personne n’accompagnait. Dans le règlement qu’il rédige de sa main pour une confrérie parisienne, il précise que la visite des pauvres doit se faire « tous les jours deux fois, qui est de leur porter à dîner et à souper, aux dépens de ladite confrérie, et les faire manger soi-même sans s’attendre à personne » (Coste XIII, document 140). Faire manger soi-même : le geste est concret, charnel. On reste, on accompagne, on ne délègue pas.
Vincent voyait dans le malade abandonné le Christ souffrant. Il rappelait aux Filles que les pauvres étaient leurs maîtres. Louise le redisait de son côté avec force, dans une lettre à Cécile Angiboust du 4 mai 1650 : « soyez bien affables et douces à vos pauvres ; vous savez que ce sont nos maîtres et qu’il les faut aimer tendrement et les respecter fortement » (Écrits, 319). Respecter fortement le malade : la formule vaut testament. Le mourant occupait dans ce service une place à part, parce qu’il était le plus démuni de tous, vivait un moment où il avait le plus besoin d’une présence humaine chaleureuse et du soutien de la prière.
Louise, elle, a connu de près la souffrance et la mort. Elle a perdu son mari Antoine Le Gras le 21 décembre 1625, après l’avoir veillé longuement dans la maladie. Cette épreuve a marqué sa façon d’accompagner. Elle savait ce qu’était une veille interminable, l’angoisse de voir celui qu’on aime s’affaiblir puis partir lentement. Elle a aussi expérimenté dans sa chair, pour elle-même et son fils Michel, la peine et l’accompagnement du deuil de ceux qui restent.

Soulager le corps, ne pas abandonner l’âme
Ce que Vincent et Louise enseignaient n’avait rien d’une recette pour mourir vite. Au contraire. Le soin des malades passait par tout un ensemble de gestes pour soulager le corps. Les règlements vincentiens entrent dans le détail des saignées, des ventouses, des cautères, des médecines à faire préparer chez l’apothicaire. Louise veillait jusqu’à la nourriture des malades. Le règlement d’un hôpital prévoit pour chaque malade « autant de pain qu’il en pourra manger », un potage, de la viande, et pour ceux qui ne peuvent manger solide « des bouillons et des œufs frais, panades et orges mondés » (Coste XIII, 476). Nourrir, adapter, soulager : rien n’était laissé au hasard.
Mais le soin du corps, bien qu’essentiel, n’était pas le tout de la mission. Le règlement des servantes des pauvres le dit clairement : la fin de l’institut « n’est pas seulement d’assister les pauvres corporellement, mais aussi spirituellement ». Les sœurs devaient « disposer à mieux vivre ceux qui guériront, et à bien mourir ceux qui tendront à la mort », orienter pour cela toute leur visite, prier souvent et faire « quelque petite élévation de cœur pour cet effet ». Accompagner le mourant, pour Vincent, c’était le « mener comme par la main de Dieu » vers le Face à Face. On reste, on prie, on tient la main, on ne tourne pas les talons devant la détresse.
Vincent lui-même a veillé des mourants. On garde la trace d’une exhortation qu’il adressa à un frère agonisant en 1645 : « Eh bien ! mon bon frère, comment vous trouvez-vous ? » (Coste XI, 142-143). Une parole simple, presque banale, mais pleine de présence. Voilà l’art vincentien du chevet : être là, parler doucement, accompagner le passage.

La dignité ne se mesure pas à l’utilité
Dans la tradition vincentienne et celle de l’Eglise, une conviction éclaire le débat d’aujourd’hui. La dignité d’un homme ne dépend pas de ce qu’il peut encore produire ou donner. Vincent organisait le travail, l’apprentissage d’un métier, parce qu’il voulait que le pauvre se relève. Mais ce souci de promotion ne fondait jamais la valeur de la personne. Le vieillard des Petites-Maisons, le galérien usé, le malade que rien ne guérira gardaient à ses yeux la même dignité que tout autre. Ils restaient ses maîtres et le visage du Christ.
Cette conviction se heurte de plein fouet à la logique de notre époque : une vie est jugée à l’aune de son autonomie et de son rendement. Une sœur de 78 ans racontait son ministère auprès des personnes âgées d’une paroisse, ses samedis après-midi à bavarder et tricoter, ses visites à celles qui sont malades ou infirmes, « sans distinction de situation, de nationalité ou religion ». Rien de spectaculaire. Juste une présence fidèle qui montre à ces personnes qu’elles comptent encore. C’est exactement ce dont un débat sur la fin de vie devrait mettre en exergue. Quand une société cesse d’être présente auprès de ses personnes âgées et ses malades, elle recherche d’autres solutions à leur proposer, sous forme d’une fausse fraternité. Et ce seront très souvent des solutions visant l’efficacité, la rapidité et, surtout, la rentabilité.
Quelques repères pour réfléchir
La question de la fin de vie est, à notre époque, à la fois complexe et profondément ancrée dans l’émotionnel. Pour y réfléchir posément et se faire une idée étayée, quelques points méritent qu’on s’y arrête.
Soulager n’est pas tuer
La médecine sait aujourd’hui apaiser presque toutes les douleurs. Les soins palliatifs existent pour cela. En cas de douleurs physiques et/ou morale intenses et non soulagées par les moyens habituels, la loi Clay-Leonnetti permet d’endormir la personne. Donner des calmants pour soulager, même si cela risque d’abréger un peu la vie, n’a jamais été interdit : l’intention est de soulager, pas de tuer. L’Eglise l’a exprimé ainsi depuis PIE XII en 1957. C’est tout l’inverse de l’euthanasie, où l’on cherche directement la mort. Vincent demandait déjà aux sœurs de soigner le corps autant que possible. Mais soigner, soulager et accélérer la mort de la personne malade sont deux gestes très différents.
Une demande de mort cache presque toujours autre chose
Un appel, la peur d’être un fardeau, le manque d’écoute, une dépression non soignée, un phase du processus d’acceptation de la maladie… L’expérience des soignants en fin de vie le montre : quand la personne se sent accompagnée, entourée, respectée, la demande de mourir disparaît le plus souvent. Il ne suffit pas de prendre au mot un cri de détresse pour y donner une solution factice et rapide. Il faut l’accueillir, chercher ce qu’il y a derrière, et y répondre par une présence, des soins, un tendresse patiente. Louise l’avait compris, qui refusait qu’on contraigne les pauvres et veillait à ce que les plus honteux ne soient pas délaissés (à Barbe Angiboust, 13 octobre 1656, Écrits, 521).
L’accès aux soins palliatifs reste inégale sur le territoire Français. On parle beaucoup de liberté de mourir, dans un pays où des milliers de personnes meurent encore sans avoir vu une équipe de soins palliatifs. Des départements entiers manquent d’unités, de lits, de personnel formé. Légaliser l’aide à mourir avant d’avoir garanti à chacun un véritable accompagnement, c’est offrir une porte de sortie à ceux à qui l’on n’a pas offert d’autre chemin. La vraie liberté suppose un choix réel. Sans soins palliatifs accessibles à tous, le choix est faussé.
La liberté individuelle n’efface pas le bien commun
On présente souvent la fin de vie comme une affaire strictement personnelle : mon corps, ma mort, mon choix. Mais aucune mort n’est un acte purement privé. Ce qu’une société autorise façonne le regard que chacun porte sur les plus fragiles. Le jour où abréger une vie devient une option légale et banale, le vieillard malade, le handicapé dépendant, celui qui se sent un poids reçoivent un message silencieux : tu as une porte de sortie possible et peut-être attendue. La liberté des uns pèse alors sur la conscience des autres. Vincent ne pensait jamais le service du pauvre comme une affaire entre deux individus. Il le pensait comme une charité ordonnée, un corps où les forts portent les faibles.
Le plus libre n’est pas toujours celui qui décide seul
On imagine souvent le mourant comme un sujet pleinement maître de lui, or ce n’est pas forcément vrai. La douleur, la solitude, le sentiment de coûter cher à ses proches et à la collectivité, étouffent la liberté bien plus qu’ils ne la servent. Demander la mort dans ces conditions n’est pas toujours un acte libre. C’est souvent un renoncement arraché par l’abandon, par la honte, par le désespoir. Inversement, le malade entouré, soulagé, écouté retrouve justement une lucidité, une force, une absence de pression que beaucoup de malades n’ont plus. Une société vraiment libre protège ceux qui n’ont plus la force de se défendre, y compris contre la tentation de se croire de trop. Le bien commun n’est pas l’addition des choix individuels. C’est un toit assez large pour abriter même celui qui ne peut plus rien donner.
La conscience des soignants et des institutions doit être protégée
Si la loi passe, il faudra que ceux qui soignent puissent continuer à soigner sans jamais être contraints de donner la mort. La clause de conscience des personnes et celle des établissements ne sont pas des privilèges qui seraient accordés aux croyants. Elles garantissent qu’il restera, des lieux et des personnes qui ne veulent ni abandonner, ni abréger la vie des personnes soignées. Sans cette protection réelle, l’objection pourra devenir un risque pour la carrière du soignant. Quand à l’établissement qui voudrait rester fidèle à ses valeurs, il deviendra hors-la-loi. Veiller à cette liberté-là, c’est veiller également sur la liberté de tous.
Veiller, plus exigeant qu’abréger
Vincent de Paul disait à ses missionnaires qu’il vaudrait mieux être jeté pieds et poings liés dans des charbons ardents que d’agir pour plaire aux hommes (Coste XI, 138). Sur la fin de vie, l’enjeu se pose de la même façon. Il s’agit de choisir entre une société qui se rassure en voulant désespérément effacer la souffrance avec ceux qui souffrent, et une société qui veille jusqu’au bout, comme veillaient les premières Filles de la Charité dans les chambres pauvres de Paris.
Veiller demande effectivement bien plus qu’abréger. Cela coûte du temps, des moyens humains, matériels et financiers, des soignants formés, une présence patiente. Mais c’est cela, aimer une personne qui va faire le dernier passage. Louise écrivait qu’il fallait aimer les pauvres « tendrement » et les respecter « fortement ». Tendresse et respect : les deux mots tiennent ensemble toute une éthique du soin. On ne respecte pas vraiment quelqu’un qu’on aide à disparaître parce qu’on n’a plus le temps, l’énergie ni les moyens humains et matériels de l’accompagner. D’autre part l’on n’aime pas tendrement en laissant souffrir quelqu’un sans rien faire.
Quatre siècles après les premières visites des Filles de la Charité, le message reste le même, à exprimer avec respect mais fermement à la veille de ce vote. Au fond, la question posée n’est pas seulement « que faire du mourant ? », mais « quelle société voulons-nous être pour aujourd’hui et pour demain ? ». Une société qui cherche à effacer la vulnérabilité, à la faire disparaître de son champ de vision parce qu’elle la juge insupportable ou inutile ? Ou une société qui reconnaît qu’on ne peut pas être pleinement humain sans elle, que la fragilité fait partie de notre condition et qu’elle appelle non pas la suppression, mais la présence aimante ? Vincent et Louise ont fait un choix clair. Pour eux, c’est justement au chevet du plus faible que se mesure l’humanité d’un peuple. Une société qui apprend à accompagner ses mourants apprend en même temps à se respecter elle-même, dans ce qu’elle a de plus pauvre et de plus vrai.
Le pauvre, le malade, le mourant ne sont pas un problème à régler, un fardeau a porter ou un problème à régler. Ils sont nos frères…
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