La charité, réponse vivante à l’amour du Cœur du Christ

Célébrée le vendredi qui suit le deuxième dimanche après la Pentecôte, la fête du Sacré-Cœur ouvre le mois de juin, traditionnellement consacré à cette dévotion dans l’Église. Pour la famille vincentienne, cette solennité a une importance particulière, même si elle s’est développée historiquement après l’époque de Vincent et de Louise. Au-delà de la dévotion telle qu’elle s’est formalisée à partir des révélations de sainte Marguerite-Marie Alacoque (1673-1675), c’est tout le mystère de l’amour incarné de Dieu pour les pauvres qui est ici célébré, et c’est précisément le cœur battant de la spiritualité vincentienne.

Vincent et Louise : une dévotion au Cœur du Christ avant l’heure

Vincent de Paul (1581-1660) et Louise de Marillac (1591-1660) sont morts treize ans avant les premières apparitions de Paray-le-Monial. Ils n’ont donc pas connu la dévotion au Sacré-Cœur sous sa forme moderne. Et pourtant, leurs écrits sont traversés de part en part par la contemplation de l’amour du Christ, sous d’autres expressions : la charité de Jésus-Christ, les entrailles de miséricorde du Fils de Dieu, l’amour de Notre-Seigneur pour les pauvres.

Vincent revient sans cesse sur cette source. Il invite ses missionnaires et les Filles de la Charité à reconnaître dans le pauvre la présence même du Christ qui s’est fait pauvre pour nous. Le pauvre est l’icône vivante du Cœur du Christ. Servir le pauvre, c’est rejoindre, panser, consoler le Cœur même de Jésus.

Louise, quant à elle, avait une dévotion intense à la Passion et au Cœur transpercé. Dans son écrit « Lumière » du jour de la Pentecôte 1623, c’est dans la contemplation du Christ Sauveur qu’elle reçoit l’intuition de sa vocation. Le Cœur de Jésus est, pour Louise, le lieu de l’union : union à Dieu, union entre les sœurs, union avec les pauvres.

La charité, lien de la perfection

Cette parole de saint Paul (Col 3, 14) traverse la pensée de Vincent. Elle dit sa conviction la plus profonde : la charité n’est pas une vertu parmi d’autres, elle est le tout de la vie chrétienne, parce qu’elle est la vie même de Dieu.

Mais d’où vient cette charité ? Elle ne jaillit pas de nous-mêmes. Elle nous est donnée. Elle découle du Cœur même du Christ qui nous aime le premier. La charité vincentienne n’est jamais un volontarisme moral, un effort de bonne volonté, un activisme social. Elle est réponse aimante à un amour qui nous précède et nous saisit.

Le service des pauvres n’est pas l’origine de la charité ; il en est le fruit, le débordement, la traduction concrète. Le Cœur de Jésus, blessé d’amour pour l’humanité, se déverse dans le cœur de la Fille de la Charité, qui à son tour le déverse dans la vie du pauvre.

Contemplation et action : le double battement du cœur vincentien

La spiritualité vincentienne est souvent présentée comme une spiritualité « de l’action ». Cette présentation est juste, mais incomplète. Elle est une spiritualité du double battement : contemplation et action, prière et service, intériorité et présence aux pauvres. Comme un cœur qui se contracte et se dilate, qui reçoit le sang et le redonne, la vie vincentienne respire dans cette alternance.

Vincent l’a dit aux Filles de la Charité dès la première conférence du 31 juillet 1634 : quand vous quitterez l’oraison et la sainte messe pour le service des pauvres, vous n’y perdrez rien, puisque c’est aller à Dieu que servir les pauvres (Coste IX, 5).

Il n’y a donc pas de contradiction. La Fille de la Charité qui sert le pauvre prie en servant, et celle qui prie sert en priant. Le Cœur de Jésus est le lieu où ces deux mouvements ne font qu’un. Contempler le Cœur du Christ, c’est déjà se laisser envoyer ; servir le pauvre, c’est déjà adorer.

Le Sacré-Cœur dans l’histoire des Filles de la Charité

Bien que postérieure à la fondation, la dévotion au Sacré-Cœur a pénétré profondément la Compagnie au XVIIIe et surtout au XIXe siècle. La Médaille Miraculeuse (1830) en porte la trace : au revers, les deux Cœurs unis, celui de Jésus couronné d’épines et celui de Marie transpercé d’un glaive. Catherine Labouré reçoit là une révélation qui prolonge celle de Paray-le-Monial, les deux Cœurs sources de grâce pour le monde.

De nombreuses maisons de Filles de la Charité ont été placées sous le vocable du Sacré-Cœur au XIXe siècle, hôpitaux, écoles, orphelinats. La consécration au Sacré-Cœur est devenue, dans bien des communautés, une pratique du premier vendredi du mois, articulée à la dévotion mariale. Aujourd’hui, dans notre Province comme pour toutes les Filles de la Charité, cette dévotion trouve sa forme la plus authentique dans le service quotidien des plus pauvres, vécu comme une réponse à l’amour du Christ.

Ce que cela peut nous dire aujourd’hui

On entend souvent parler de bénévolat, d’engagement social, de solidarité. Ce sont de beaux mots. Mais il y a une différence entre aider quelqu’un parce qu’on le décide et aimer quelqu’un parce qu’on a été aimé soi-même. La première attitude s’essouffle. La seconde tient dans la durée, même quand c’est difficile, même quand le pauvre n’est pas reconnaissant, même quand la mission semble vaine.

C’est ce que la spiritualité du Sacré-Cœur, telle que Vincent et Louise l’ont vécue sans la nommer ainsi, propose à chacun : ne pas partir de sa propre générosité, mais de l’amour reçu. Quelqu’un a tout donné pour toi. Cette conviction, si elle est vraie, change tout. Elle transforme le service en don, l’obligation en liberté, la fatigue en offrande.

Pour ceux qui ne croient pas encore, ou plus, la question reste posée autrement : d’où vient l’élan qui pousse certains à tout quitter pour servir des inconnus ? D’où vient cette force qui tient des femmes debout, pendant des décennies, au chevet des plus misérables ? Les Filles de la Charité ont une réponse. Elle tient en peu de mots : nous avons été aimées d’abord.

La dévotion au Sacré-Cœur, dépouillée de ses images d’époque, dit quelque chose d’universel : au cœur de Dieu, il y a une blessure d’amour pour l’humanité. Et cette blessure, on la retrouve dans le visage du pauvre.

Cœur sacré de Jésus, Cœur transpercé pour l’amour des hommes, Cœur qui bat pour les pauvres, apprends-nous à t’aimer comme Vincent et Louise t’ont aimé : non pas en paroles seulement, mais aux dépens de nos bras et à la sueur de nos visages. Que ta charité soit en nous le lien qui nous unit à toi, le lien qui nous unit entre nous, le lien qui nous unit aux pauvres. Fais de notre cœur, Seigneur, un cœur selon le tien : ouvert, compatissant, donné jusqu’au bout. Amen.

L’équipe de rédaction