La fête du saint sacrement : Quand l’amour de Dieu rejoint l’amour du pauvre

Il y a quelque chose de surprenant, au premier regard, dans la vie de Vincent de Paul et de Louise de Marillac. Ces deux figures que l’histoire a retenues comme des géants de la charité, fondant des hôpitaux, organisant des secours en temps de guerre, formant des femmes au service des plus démunis, créant un immense réseau d’entraide à travers la France du XVIIe siècle, étaient avant tout des contemplatifs profondément habités par l’amour de l’Eucharistie.

On les imagine souvent en mouvement, débordés par mille urgences, courant d’un pauvre à l’autre. C’est vrai. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel que d’oublier d’où venait leur force. Avant d’être des organisateurs hors pair, ils étaient des priants, avant d’agir, ils tournaient leurs cœurs vers Dieu.

Vincent : le Saint Sacrement comme source de tout bien

Vincent de Paul n’a pas écrit de grands traités mystiques sur l’Eucharistie. Ce n’était pas son style. Mais ceux qui l’ont connu témoignent d’une chose : sa charité débordante avait une source : le Christ présent dans le Saint Sacrement.

Chaque matin, la messe était pour lui le moment fondateur de sa journée, une rencontre vivante avec Celui qu’il allait ensuite chercher dans le visage du pauvre. Il aimait dire à ses missionnaires et aux Filles de la Charité que les pauvres étaient leurs maîtres et seigneurs. Si le pauvre est « maître », c’est parce que Vincent y reconnaît réellement le Christ, le même Christ qu’il vient de recevoir à la communion. L’autel et le grabat du malade deviennent un seul lieu de présence.

L’amour inventif

Une intuition revient sans cesse sous la plume et dans les conférences de Vincent : l’amour de Dieu est infiniment inventif. Et il ne dit pas cela d’abord pour stimuler ses missionnaires à imaginer de nouvelles œuvres. Il le dit en contemplant le mystère eucharistique. En méditant sur le Dieu qui, par amour, n’a pas choisi d’autre moyen pour rester avec nous que de se faire pain. Il s’abaisse jusqu’à se cacher dans une hostie. Il se donne, se laisse manger, se livre sans réserve.

Voilà le scandale qui émerveille Vincent : un Dieu tellement amoureux qu’il invente des manières toujours plus folles de se rendre présent. La crèche, la croix, le tabernacle. Et désormais, le pauvre. Toujours plus bas, toujours plus proche, toujours plus accessible.

L’inventivité de la charité, pour Vincent, n’est donc pas d’abord notre créativité humaine. Elle est d’abord la stupéfaction devant la créativité de Dieu lui-même. Et c’est parce que Vincent contemplait cette inventivité divine qu’il se sentait, à son tour, poussé à inventer mille manières concrètes d’aimer les pauvres. L’imagination de la charité naît de la contemplation de l’Eucharistie.

Vincent confiait à ses Missionnaires et à ses Filles que la contemplation et l’action ne s’opposent pas. Celui qui sait s’arrêter devant le Saint Sacrement voit autrement quand il repart vers le monde. L’autel et la rue du pauvre ne sont pas deux lieux séparés : ils se répondent, ils se nourrissent l’un l’autre.

Louise : une dévotion eucharistique intime et transformante

Chez Louise de Marillac, la relation au Saint Sacrement est encore plus explicitement documentée. Ses écrits personnels, lettres, méditations, réflexions spirituelles, en portent la trace à chaque page.

Louise a traversé de grandes épreuves intérieures : doutes sur sa vocation, angoisses sur le salut de son âme, sentiment d’abandon, deuils douloureux. Et c’est précisément devant le Saint Sacrement qu’elle a reçu ses lumières les plus décisives. La Pentecôte de 1623 reste le moment clé de sa vie spirituelle : cette illumination intérieure, qui dissipa ses tourments en un instant, lui vint alors qu’elle était en prière. Cette présence s’est faite certitude, puis appel. Elle comprit qu’elle resterait avec son mari malade, qu’elle rencontrerait un nouveau guide spirituel, qui serait Vincent, et qu’un jour, elle se consacrerait au service des pauvres dans une forme de vie alors inédite.

Tout cela lui fut donné en présence du Saint Sacrement. Toute sa vocation, en quelque sorte, s’est éclairée là.

Par la suite, Louise a continué de puiser sans cesse à cette source. Elle aimait passer du temps en adoration silencieuse. Elle y déposait ses inquiétudes pour les Filles de la Charité, ses préoccupations pour les pauvres, ses fatigues, ses joies, ses peines. Elle y trouvait la lumière pour discerner, le courage pour persévérer, la douceur pour aimer.

Elle écrivait aux premières Filles de la Charité avec une tendresse maternelle pour les encourager à nourrir leur vie intérieure au contact de l’Eucharistie, sachant que le service des pauvres, sans racine, risquait vite de s’épuiser, de devenir amer, ou de perdre son âme.

Pour Louise, visiter un malade, soigner un enfant abandonné, accompagner un mourant, tout cela prolongeait la communion. Ce n’était pas d’abord de l’humanitaire, ni de la bienfaisance. C’était un acte d’amour envers Celui qu’elle avait rencontré dans le pain partagé. Le corps du Christ reçu à la messe et le corps souffrant du pauvre soigné dans la journée étaient pour elle un seul et même Corps.

Un même mystère, deux visages

La solennité du Saint Sacrement nous invite à contempler ce mystère : Dieu se donne. Il se donne dans le pain consacré. Il se donne dans le pauvre qui tend la main. Il se donne dans le frère ou la sœur que nous croisons et que nous n’avions pas remarqué.

Vincent et Louise ont eu cette grâce rare de tenir les deux ensembles, sans jamais sacrifier l’un à l’autre. Leur charité n’était pas de la philanthropie bien organisée. Elle était eucharistique : nourrie à la source, orientée vers le Christ, animée par une reconnaissance émerveillée.

C’est sans doute pour cela que leur œuvre a traversé les siècles. Les œuvres purement humaines, même les plus généreuses, finissent par s’essouffler. Mais ce qui est enraciné dans l’Eucharistie possède une fécondité qui dépasse les forces humaines. Quatre siècles plus tard, des milliers de Filles de la Charité, de prêtres de la Mission, de membres de la grande famille vincentienne continuent de servir les pauvres aux quatre coins du monde. Cette longévité ne s’explique pas par des stratégies humaines. Elle s’explique par une source qui ne tarit pas.

Les Filles de la Charité, héritières de cette spiritualité, continuent aujourd’hui de puiser à cette même source pour porter, dans un monde souvent épuisé et fragmenté, la chaleur d’un amour qui ne vient pas d’elles seules, un amour reçu de Celui qui, dans l’Eucharistie, n’a jamais cessé d’inventer de nouvelles manières de se rendre proche.

En ce jour de fête, leur exemple nous pose une question simple : et moi, où est ma source ? À quoi, à qui est-ce que je m’abreuve pour aimer ?

Car on ne donne durablement que ce qu’on a reçu. Et l’amour, pour rester inventif, a besoin d’être sans cesse réalimenté à la source.