La « Grande Miséricorde » de Marseille

En 1622, Vincent de Paul, venu à Marseille pour s’occuper des forçats, voit avec intérêt les institutions hospitalières de cette ville et en fait son profit. Deux siècles plus tard, les Filles de la Charité seront au service des Pauvres dans tous les quartiers de Marseille.

L’œuvre de Notre Dame de la Miséricorde fut fondée à Marseille en 1578, pour venir au secours des familles aisées et bourgeoises tombées dans une situation d’infortune malheureuse.

Cet établissement caritatif érigé en 1690 par lettres patentes du Roi Louis XIV, devint une œuvre de Bienfaisance sous le titre de : LA GRANDE MISERICORDE. Son but était de fournir des secours de toutes natures aux familles déchues qui les recevaient en secret, auxquels on ajoutait, en cas de maladie, les soins médicaux à domicile.

Après la Révolution, une nouvelle administration réorganise l’œuvre pour toute la population. Des fonds spéciaux sont affectés pour les secours en nature aux pauvres de la classe ouvrière, aux infirmes et aux vieillards.

Le but des secours à domicile était de dispenser les pauvres malades de se faire transporter à l’Hôpital lorsqu’ils pouvaient demeurer dans leur famille. Un service médical formé de médecins attachés à l’Administration prodiguait les soins. Mais souvent, le malade ne disposait pas d’un lit, ni de couvertures ou de linge convenable. Les Administrateurs désirent alors organiser un prêt de lits et de literie qui seraient rendus après la guérison. Toutefois, les médecins ne peuvent pas à eux seuls assumer ce travail.

Certains Administrateurs pensent faire appel à une association religieuse éprouvée dans les voies de la bienfaisance en action, des femmes habiles à distribuer les bienfaits avec esprit de sagesse et d’économie. En 1843 les Administrateurs décident de traiter avec le Supérieur Général de la Compagnie des Filles de la Charité. L’accord est conclu le 13 septembre 1843. Le 10 janvier 1844, le Bureau de Bienfaisance adopte un règlement pour la Communauté qui s’installe rue Fonderie Vieille.

  • Le 24 janvier 1844, arrivée de Sœur Bonfils, Sœur servante, et de 9 Filles de la Charité, rue Fonderie Vieille

Elles sont installées par Mgr de Mazenod, conduites en procession à leur habitation. Elles sont chargées de :

  • préparer et distribuer des bouillons, rations alimentaires, viande et soupe populaire
  • réaliser des enquêtes sociales pour l’Administration en vue de répartir les secours
  • recevoir les demandes des femmes enceintes en situation difficile pour obtenir du Bureau de Bienfaisance le concours du médecin et des secours en argent ou en nature
  • visiter quotidiennement les malades et infirmes à domicile
  • assurer la pharmacie dont la pleine responsabilité leur sera confiée en date du : 01/01/1849
  • hospitaliser les malades soit à l’Hôtel-Dieu, soit à l’Hospice de la Charité
  • gérer les prêts de lits, literie, couvertures, etc…
  • fonder un orphelinat

Les Sœurs doivent apprendre les expressions familières locales comme « bouleguer = bouger », « esquicher = écraser ». Elles rencontrent des difficultés dès leur arrivée. Les Filles de M. Vincent sont considérées comme des intruses et subissent des vexations de la part des employés et des Administrateurs. Deux pamphlets calomnieux circulent dans les rues.

La Gazette du Midi répond le 16 octobre 1844 :

« Les Filles de la Charité de Saint-Vincent de Paul appelées à Marseille en 1843 pour donner leurs soins aux pauvres malades ont reçu depuis le 1er Janvier une mission plus vaste et plus difficile.

…Le concours d’un ordre si respecté aux travaux du Bureau de Bienfaisance ne pouvait être accueilli qu’avec bonheur par notre ville… Un pamphlet ne devrait pas mériter de réponse, mais derrière, il est difficile de ne pas reconnaître un complot formé contre les Sœurs, ce travail de calomnies souterraines sont vives et cruelles. Il est bon de relever ces calomnies, celles qui circulent à petits bruits le jour où l’on oserait les dire et redire publiquement… »

 

La Gazette du Midi du 10 Novembre 1844 publie une lettre de Monsieur le Chanoine Maurel, Archiprêtre de la Cathédrale : « Dans deux excellents articles vous avez présenté la défense la plus complète des Sœurs de Saint-Vincent de Paul injustement attaquées par un pamphlétaire qui a prudemment gardé l’incognito. Ce n’est pas pour ajouter à vos articles remarquables de précision et de logique que j’ai l’honneur de vous écrire.

C’est d’abord pour vous féliciter du zèle et du talent avec lesquels vous avez défendu ces Saintes Filles que tout le monde, comme moi, appelle des Anges de Charité. Je puis leur donner ce nom, moi qui suis chaque jour témoin de leur héroïque dévouement auprès des Pauvres si nombreux dans ma paroisse. Je crois devoir protester dans toute l’indignation de mon cœur contre les faussetés et les impostures avancées dans les deux pamphlets. Je le dois d’autant plus que les faits calomnieux imputés aux Sœurs se seraient passés dans ma paroisse. Je déclare au contraire qu’on ne peut mettre plus de zèle à visiter et soigner les Pauvres malades de la Major.

Maintenant, je demanderai à tout homme impartial puisqu’il s’agit d’examiner si les Sœurs s’acquittent de leurs obligations avec zèle ou avec négligence, qui donc est plus à porter d’en juger que les curés et les vicaires des paroisses qui ont relation avec les pauvres… Les Sœurs se vengeront de ces outrages, elles verseront des torrents de charité sur les pauvres et même sur les détracteurs si jamais ils avaient besoin de leur ministère. J’ajoute qu’elles seront heureuses d’après la parole du Dieu qu’elles imitent et qui lui aussi a été calomnié :  » Vous serez heureux… » (Mat.6). »

 

Avec le temps, les difficultés s’aplanirent, la personnalité de Sœur Bonfils, première cheville ouvrière de la Grande Miséricorde, empreinte d’humilité, de patience et de douceur, vertus qu’elle puisait dans sa Foi et dans une Vie Spirituelle profonde facilita la collaboration avec l’Administration.

  • Fondation de l’orphelinat rue Fonderie Vieille et les libéralités

L’orphelinat fut fondé par Sœur Bonfils en faveur des jeunes filles orphelines de mère. L’âge minimum est 6 ans et 18 ans maximum. Si un placement se présente, elles peuvent sortir à l’âge de 18 ans. Sinon elles demeurent à l’orphelinat jusqu’à 21 ans. A leur sortie, les orphelines reçoivent un trousseau d’une valeur de 300 Francs ainsi qu’une somme de 200 Francs.

Quelques années plus tard, certaines circonstances amènent l’Administration à s’occuper de cette œuvre.

  • Le 21 mars 1860, les membres de la Commission Administrative trouvent un pli cacheté, avec ces mots :

« Je donne 64.000 Frs au Bureau de Bienfaisance de la Grande Miséricorde de Marseille à charge que le dit Bureau place cette somme en rentes sur l’Etat pour que les arrérages puissent être remis chaque semestre à la Supérieure des Filles de la Charité de St-Vincent de Paul pour l’entretien de l’orphelinat de jeunes filles, créé par cette dernière. Je veux que ces arrérages ne soient détournés dans aucune circonstance et sous quelques prétextes que ce soit de la destination que je leur affecte qui est d’élever de pauvres orphelines privées de mère spécialement. » Cette note n’était suivie d’aucune signature.

  • Le 14 août 1865, les membres de la Commission Administrative, trouvent un autre pli cacheté :

«  Je donne 17.000 Francs au Bureau de Bienfaisance de la Grande Miséricorde :

– employer cette somme au paiement de l’acquisition par elle d’un local sis Chemin du Moulin de la Villette, local destiné à l’érection d’une nouvelle succursale.

        – de servir une rente annuelle de 800 frs à la Sœur Supérieure des Filles de la Charité de St- Vincent de Paul pour l’entretien de l’orphelinat de filles créé par cette dernière, dans le dit Etablissement de la Fonderie Vieille et que ladite administration du Bureau de Bienfaisance remette ladite rente de 800 frs aux Sœurs Supérieures qui se succéderont après Sœur Bonfils. » Comme la précédente, cette note n’était suivie d’aucune signature.

  • La vie de la Communauté

Les Sœurs participent à la vie de l’Eglise locale lors de la procession de St-Lazare :

«  Nous tenons à mentionner dans ces rapides lignes … la présence des admirables Sœurs de St-Vincent de Paul, anges dont la place habituelle est au lit des malades et que le peuple voyait avec émotion au pieux cortège pour la première fois. » Gazette du Midi en date du 26 Juin 1844.

Dans un courrier du 29 Juillet 1854 à la Mère générale, Sœur Bonfils décrit les ravages du choléra, la désolation des habitants du quartier, la population fuyant vers la banlieue, 5 000 morts en août 1854 :

 « Voici la quatrième compagne que je vois mourir, j’en ai le cœur brisé. Nous avons perdu aussi une de nos petites orphelines, sept sont au lit en ce moment. Nos chers Maîtres les Pauvres sont les premiers atteints. »

Des Sœurs jeunes sont mortes, la même année, du choléra ou de tuberculose, car les Filles de la Charité de la Grande Miséricorde menaient une vie très spartiate, pauvre et austère.

Et la vie continue… avec ses joies, avec ses peines, soumises aux fluctuations politico-sociales.

Au fil des années les Sœurs se renouvellent, départs pour cause de changement de maison ou départs vers la Maison du Père. Le 14 novembre 1875, Sœur Bonfils décède à l’âge de 76 ans. Sœur Joséphine Guilhou est nommée Sœur servante. Elle a secondé depuis de longues années Sœur Bonfils ; elle connaît la marche des œuvres de la Miséricorde.  

En 1884, c’est Sœur Marcou qui lui succède. Elle écrit : « On parle beaucoup de laïcisation autour de nous, le moindre souffle peut renverser nos œuvres qui ne reposent que sur la pointe d’une aiguille, mais notre Mère Immaculée en tient la tête et cela me donne entière confiance. »

Comme Sœur Bonfils, c’est par son humilité et ses sympathies que Sœur Marcou écarte du Bureau de Bienfaisance des mesures de laïcisation qui auraient enlevé à nos Sœurs le soin des pauvres de la ville.

  • Depuis 1885, La Grande Miséricorde est aussi l’Hôtellerie des Missions

Les activités de la Grande Miséricorde ne se limitent pas seulement au Bureau de Bienfaisance. En effet, pour les Missionnaires « ad extra », la Maison de la rue Fonderie Vieille représente, pour les uns la dernière halte sur le sol français, avant leur embarquement pour la Chine, Madagascar, l’Extrême-Orient ou le Levant. Pour d’autres, ceux qui retournaient en Métropole après une longue absence ou pour ceux qui réintégraient la France pour raison de santé, la Maison sise au « Panier » représente un havre d’accueil chaleureux et fraternel. Egalement, très vite se développe le service de la Procure, expédiant caisses et colis destinés aux pays lointains.

Ces Missionnaires qui, après avoir séjourné de nombreuses années à l’étranger, connaissent une certaine appréhension en revenant sur le sol natal étaient heureux de trouver, à leur descente de bateau, un bon samaritain. Car ils retrouvaient un pays gagné par l’évolution tandis qu’eux en étaient restés à leur connaissance du pays de leur départ. Il en était de même pour ceux qui partaient, à côté de la joie du « Tout donné » persistait au fond de soi-même une certaine anxiété de « l’Inconnu ». Au moment où l’ancre va rompre ses amarres, l’amitié fraternelle est précieuse.

Lors du décès de Sœur Joséphine Guilhou, un témoignage prouve l’importance de la collaboration des Sœurs en ce qui concerne l’organisation des voyages des Missionnaires :

« Pas un Missionnaire, pas une Fille de la Charité n’a traversé Marseille depuis 40 ans pour se rendre aux Missions étrangères, sans avoir connu et béni le nom de la bonne Sœur Joséphine. Les anges qui ont compté tous ses pas pourraient seuls dire combien elle a fait de démarches, supporté de fatigues, enduré de privations par dévouement aux intérêts des deux familles vincentiennes. Aux temps heureux où la France pouvait, sans s’appauvrir, envoyer au loin dans les colonies 30 à 40 Sœurs, Sœurs Joséphine se préoccupait de voir ce grand nombre de voyageuses séjourner parfois plusieurs semaines dans la maison, dont le budget ne comportait guère ce lourd surcroît de dépenses, mais la confiance était ranimée par Sœur Joséphine. Devenue Sœur Servante de la Grande Miséricorde, Sœur Joséphine donna un nouvel essor à son zèle pour les Missions lointaines, sans négliger celle qu’elle avait à remplir auprès des Pauvres de Marseille. »

L’année 1905 signe la séparation de l’Eglise et de l’Etat ; les lois de laïcisation commencent. En ce qui concerne la Grande Miséricorde la date fatidique arrivera bientôt.

  • Laïcisation en 1907 : de la Grande Miséricorde à la Rue Vincent Leblanc

Dans l’Echo de Notre Dame de la Garde de 1907 nous lisons :  » Le 24 Septembre dernier, notre Evêque, toujours si plein de sollicitude pour les victimes de la persécution religieuse, adressait une lettre de sympathie, à Madame la Supérieure des Filles de la Charité de la Grande Miséricorde, à l’occasion de la mesure qui laïcisait les services de cet Etablissement… Les Filles de la Charité avaient encore devant elles un délai de quatre mois avant leur départ… la Maison Mère des Filles de la Charité avait à placer les trente-six Sœurs dont se composait la Communauté, tandis que la Supérieure locale devait s’ingénier pour trouver un abri aux orphelines de la Maison. « 

Note dans les Archives :  » Le 1er Mars 1907 les services du Bureau de Bienfaisance furent laïcisés. Les Dames de la Charité de Marseille conservèrent 10 Sœurs à leur charge pour visiter les malades pauvres des 19 sections de la ville. Les 10 Sœurs et la Sœur de la Procure furent transférées à la Maison des Carmes sise Rue Vincent Leblanc n° 22 « 

Une Sœur raconte comment s’opéra la fusion des deux Communautés rue Vincent Leblanc : « Le 1er Mars 1907, dans la chapelle de la rue Vincent Leblanc, tout étincelante de lumière, les Sœurs de la Maison souhaitaient la bienvenue à leur nouvelle Sœur Servante, ma Sr Rumpler et à ses douze compagnes par L’Ecce quam Bonum (Ps 133 « qu’il est bon d’habiter en frères tous ensemble ») ; jamais fusion ne fut plus parfaite. Elle se fit sans heurts, grâce à la sagesse, à la bonté, au tact, à la patience de Sr Rumpler qui devient la Sœur servante… Petit à petit, les chères Sœurs de la Miséricorde, qui avaient dit « Adieu » à une vieille maison commode, riche de souvenirs, s’installèrent dans notre banale maison de louage. »

En 1908, nos Supérieurs obtenaient pour la maison de la rue Vincent Leblanc, le titre de « GRANDE MISÉRICORDE » car l’Administration du Bureau de Bienfaisance avait remplacé celui-ci par  » ASSISTANCE PUBLIQUE. »

  • Le 5 octobre 1955, avec la constitution des six Provinces en France, la Grande Miséricorde devient le siège de la Maison Centrale de la Province de Marseille. Nouveau chapitre de son histoire !
Sources : archives de la Province de Marseille et recherches de Sœur Jeannine Chariton en 1998