« Une présence dans la nuit »
Après la chute de Napoléon 1er en 1815, la monarchie fait son retour en France. Monté sur le trône en 1824, le roi Charles X tente d’incarner la continuité de la monarchie et de rétablir ce qui existait avant 1789. Mais c’était une erreur car le monde avait changé. Le 19è siècle est l’époque des inventions prodigieuses : la vapeur faisait tourner des machines, des métiers à tisser… c’est la « révolution industrielle », une révolution socio-économique. De grandes familles bourgeoises s’enrichissent prodigieusement grâce au développement des techniques industrielles. En même temps, le 19è siècle est le siècle des révolutions politiques. En effet, le développement des techniques industrielles a des conséquences tragiques sur les conditions de travail des paysans et des ouvriers. Dans la capitale, les enfants travaillent dans les usines dès l’âge de 7 ans, il y a beaucoup de misère et de criminalité. Quand le père de famille est malade, il faut que tout le monde se débrouille pour gagner sa croûte ou bien, c’est la misère purement et simplement, c’est la mort de la faim. Il n’existe aucune garantie, aucune assurance, rien du tout. Dans la capitale, riches et pauvres sont deux mondes étrangers. On est habillé de façon différente. Il y a d’un côté les messieurs qui portent un gilet et un chapeau et de l’autre côté, ceux qui portent une blouse et une casquette. Il y a les dames à chapeau et il y a les dames avec un fichu sur la tête.
C’est dans ce contexte difficile qu’un jour d’avril 1830, une solide paysanne bourguignonne âgée de 24 ans, Catherine Labouré, arrive à Paris pour devenir Fille de la Charité. Très vite après son arrivée dans la capitale, les tensions sociales se multiplient et provoquent une grande émeute révolutionnaire : « les Trois Glorieuses ». Ces trois jours de révolte (27-28-29 juillet) mettent la capitale à feu et à sang et renversent le roi Charles X. Cette Révolution est brève mais sanglante. On ne sait pas exactement ce qui allait en sortir.
Pourtant, on a l’impression que, parallèlement à ces progrès techniques affolants et à ce contexte social tourmenté, Dieu voulait marquer le coup pour qu’on se rappelle qu’Il existe et qu’Il a des choses à dire à ce monde du 19è siècle. Dix jours avant les « Trois Glorieuses », Dieu envoie Marie comme messagère auprès de Catherine Labouré pour lui adresser un message de confiance, de tendresse et de compassion. Catherine est au Séminaire (noviciat) des Filles de la Charité dans leur Maison-Mère (140 rue du Bac, Paris). C’est la première apparition de la Vierge Marie qui a lieu durant la nuit du 18 au 19 juillet 1830. Catherine, fait une rencontre à la fois extraordinaire et en même temps toute simple : elle vit une communication dans la confiance, elle fait l’expérience d’une communion dans l’affection.
Cette nuit-là, Catherine est tirée de son sommeil par la voix d’un petit enfant qui l’appelle : « levez-vous, on vous attend à la chapelle ». Catherine accepte de se laisser conduire. Elle suit le petit enfant jusqu’à la chapelle.
Ce qu’elle y trouve va changer sa vie, et d’une certaine façon, va changer aussi quelque chose dans la façon dont des millions de personnes vont prier pendant les deux siècles suivants.

Une présence
La chapelle est illuminée comme pour une messe solennelle. Catherine le remarque immédiatement : les candélabres sont allumés, la lumière est vive, tout est prêt comme si une célébration allait commencer. Le petit enfant, debout à ses côtés, lui dit simplement : « Voilà la Sainte Vierge. »
« On ne voit bien qu’avec le cœur ».
Catherine voit une femme qui s’assied en face d’elle, près de l’autel. Après un moment de doute, Catherine fait, en quelque sorte, la même expérience que celle des disciples d’Emmaüs. C’est lorsqu’elle regarde cette femme avec les yeux du cœur, qu’elle pose sur elle un regard d’amour que ses yeux s’ouvrent et sont en capacité de reconnaître sa beauté. N’est-ce pas là la première étape nécessaire à toute rencontre ?
Ose la rencontre
Catherine, saisie par la présence de Marie, s’avance en toute confiance et s’agenouille devant elle, posant familièrement ses mains sur ses genoux. Elle dira plus tard, à la fin de sa vie, qu’elle n’a jamais connu dans toute son existence un moment comparable à celui-là. Pas d’extase spectaculaire, pas de phénomène étrange, simplement une rencontre toute simple, une qualité de présence, une conversation entre deux personnes qui se font confiance.
L’entretien dure près de deux heures. Marie parle de France, de l’Eglise, des épreuves à venir. Elle nomme les dangers qui menacent le pays mais aussi la Communauté des Filles de la Charité. Des prêtres seront en danger, des souffrances traverseront le pays, les temps seront difficiles. Marie dit encore autre chose : la mission des Filles de la Charité, c’est d’être présentes au milieu du monde, de ne pas s’en éloigner et de s’engager pour le respect de la dignité des pauvres. Marie continue sa conversation avec Catherine, elle lui annonce que Dieu lui confiera une tâche particulière et, pour cela, elle reviendra la lui expliquer.
Dix jours après cette merveilleuse rencontre, la Révolution de Juillet éclate en plein Paris. Des prêtres sont tués dans les rues, des congrégations religieuses sont dispersées, la Maison-Mère des Filles de la Charité est menacée. Ce que Marie avait annoncé arrive avec une précision qui frappe profondément Catherine.

La Médaille miraculeuse
4 mois plus tard, Marie revient auprès de Catherine, comme elle le lui avait promis. Le 27 novembre, elle lui montre une Médaille et lui demande de la faire graver. Catherine la décrit avec précision : la Vierge se tient debout sur un globe terrestre, comme pour souligner qu’elle est bien humaine, ses pieds écrasent un serpent, de ses mains jaillissent des rayons de lumière qui illuminent la terre. Au revers, son monogramme est entrelacé par une barre transversale qui soutient le pied de la croix, son cœur uni à celui de Jésus, douze étoiles formant une couronne autour de sa tête. Marie dit : « Faites graver une Médaille sur ce modèle. Les personnes qui la porteront avec confiance recevront de grandes grâces ». Voilà la naissance de la fameuse Médaille. On pourrait en retenir quelques éléments et les commenter. Mais aujourd’hui, approfondissons simplement une signification parmi d’autres de cette nuit magnifique du 18 juillet.
Car tout a commencé là ! Cette nuit fondatrice a établi la relation, a posé la confiance, a ouvert la porte. Sans elle, il n’y aurait pas de Médaille miraculeuse, pas de dévotion qui toucheront des millions de personnes sur tous les continents, pas de Zoé Labouré devenue Soeur Catherine, travaillant en silence quarante-six ans à l’hospice d’Enghien sans que personne ne connaisse son secret.
Qu’est-ce que cette nuit peut révéler à notre monde d’aujourd’hui ?
Voilà une question très importante ! Que peut bien signifier, pour notre monde d’aujourd’hui, une apparition survenue dans une chapelle parisienne il y a près de deux siècles ? Que dit cette nuit à une époque où la confiance dans les institutions s’effrite, où l’anxiété sociale est devenue une donnée quotidienne, où les plus fragiles sont souvent les premiers abandonnés quand les systèmes vacillent ?
Une présence qui n’esquive pas la réalité
Ce qui frappe dans le récit du 18 juillet, c’est que Marie ne réconforte pas Catherine en lui disant que tout va bien se passer. Au contraire, elle nomme les épreuves, elle décrit les dangers, elle dit clairement que des choses douloureuses vont arriver. Le réconfort, si on peut l’appeler ainsi, n’est donc pas dans la suppression des difficultés. Il est dans l’accompagnement qui permet de les traverser.
C’est une différence qui compte. Nous vivons dans une culture qui a beaucoup de mal avec la souffrance, qui cherche à l’anesthésier, à la contourner, à la résoudre le plus vite possible. Les réseaux sociaux sont remplis de messages qui promettent le bonheur immédiat, la positivité permanente, la vie épanouie sans obstacle. Et lorsque la douleur arrive quand même, car elle arrive toujours, les gens se retrouvent seuls, sans accompagnement pour la traverser.
Or, cette nuit-là, Marie offre autre chose. Elle dit : ‘je sais ce qui va arriver. Je ne le supprime pas. Mais je reste là près de toi et je te confie quelque chose à faire’. Cette façon d’être présent dans la difficulté, sans la nier, n’est-ce pas une forme de solidarité que beaucoup de personnes recherchent ?
Une mission qui descend dans la rue
Ce que Marie confie à Catherine et, à travers elle, aux Filles de la Charité, n’est pas une invitation à se protéger du monde. C’est exactement l’inverse. Il s’agit de rester au milieu du monde, d’aller vers les pauvres, de ne pas se retrancher.
Vincent de Paul avait posé ce principe deux siècles plus tôt avec une clarté qui n’a pas pris une ride : « Vos monastères seront les maisons des malades, votre cellule une chambre de louage, votre chapelle l’église paroissiale. » (Coste, XI, p. 201). Ce que l’apparition du 18 juillet 1830 confirme, c’est que cette direction est une logique de présence au monde.
Dans un temps où la tentation du repli est forte, y compris au sein des milieux chrétiens, cette confirmation a du poids. Fermer les portes, protéger les siens, regarder le chaos de loin : ce sont des réflexes compréhensibles. Mais ils ne correspondent pas à ce qui a été demandé cette nuit-là.
La fracture sociale n’est pas nouvelle
Le Paris de juillet 1830 ressemble, par certains côtés, à ce que nous vivons aujourd’hui. Une ville fracturée entre ceux qui ont et ceux qui n’ont rien. Des institutions qui ne tiennent plus leur promesse. Un sentiment d’abandon chez les plus fragiles. Une violence sourde qui finit par éclater. Les Filles de la Charité travaillaient alors dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les maisons des pauvres des faubourgs. Elles étaient une présente aimante au cœur la fracture, pas au-dessus d’elle.
L’apparition arrive dans ce contexte-là, et non pas dans un monde apaisé. Cela signifie que le message n’est pas réservé aux époques tranquilles, aux sociétés stables, aux croyants qui auraient déjà tout résolu. Il est adressé à des gens qui vivent dans l’instabilité et qui doivent trouver comment agir malgré elle.
Pour celui ou celle qui aujourd’hui se demande quoi faire devant la misère qui l’entoure, devant des systèmes qui semblent trop complexes pour être changés, devant ce sentiment d’impuissance qui paralyse, la réponse venue de cette nuit est concrète : fais le geste qui est à ta portée, là où tu es, avec ce que tu as.
Le silence comme forme de fidélité
Catherine garde le secret durant quarante-six ans. Elle parle à son confesseur, le prudent Père Aladel, qui temporise, afin d’avoir le temps suffisant pour lui pour discerner. Catherine ne dit rien à ses supérieures ni à ses compagnes, à personne. Elle continue ses journées à l’hospice d’Enghien : les vieillards à soigner, les légumes à éplucher, les repas à préparer, le poulailler à gérer, les tâches ordinaires qui n’ont rien de mystique en apparence. Pour Catherine, la grâce reçue durant cette nuit se traduit en journées ordinaires, en gestes répétés, en présence humble auprès des personnes que le monde ne regarde pas.
Ce silence dit quelque chose d’important sur la nature de la mission : la mission n’est pas faite pour être vue. Elle n’est pas faite pour rendre intéressant celui ou celle qui l’accomplit.
A notre époque où tout se publie, où la vie quotidienne n’existe que si elle est montrée, où la valeur d’une action se mesure souvent au nombre de personnes qui l’ont vue, (cf. nombre de followers ou de like reçus), ce silence de quarante-six ans est presque scandaleux. Il rappelle que faire le bien sans le savoir, sans le montrer, sans en tirer une quelconque reconnaissance, est non seulement possible mais peut-être la forme la plus juste de la fidélité.
C’est quelque chose que les personnes, qui sont épuisées par la performance permanente, peuvent entendre. Nul besoin d’être remarqué, nul besoin de faire de grandes choses, vivre dans la vérité suffit !

Une lumière qui ne promet pas l’absence d’obscurité
La Médaille montre des faisceaux de lumière qui jaillissent des mains de Marie. Selon les dires de la Vierge, ces rayons symbolisent les grâces qu’elle obtient pour ceux qui les lui demandent. Et si certains d’entre eux ne brillent pas, ils représentent les grâces que les personnes ne demandent pas, ou qu’elles oublient de demander.
Cette image est particulièrement parlante pour notre époque. Elle dit rappelle que la lumière existe, elle est là, mais elle ne s’impose pas. Elle attend d’être demandée, accueillie, reçue. Cela ne fonctionne pas comme machine automatique, il s’agit d’une relation.
Que ce soit en nous, autour de nous, ou dans les les relations que nous tissons avec les autres, il y a des ressources que nous n’utilisons pas. Il y a des capacités de douceur, de générosité, de courage, que la fatigue ou la peur mettent parfois en veilleuse. La question posée par la Médaille est simple : qu’est-ce que je n’ose pas demander ? Qu’est-ce que je n’ose pas recevoir ?
Un message qui perdure
Catherine Labouré décède le 31 décembre 1876. Avant sa mort, elle avait renouvelé à plusieurs reprises à son confesseur la réalisation du premier tableau de l’apparition, à savoir la représentation de la Vierge Marie tenant un petit globe doré entre les mains ; mais devant la résistance du confesseur à cette nouveauté, elle se décide finalement à révéler son secret à sa supérieure. Tout ce que Catherine avait porté seule depuis cette nuit de juillet 1830 sort enfin au grand jour.
Toutefois, la Médaille miraculeuse, elle, avait déjà fait le tour du monde depuis plus de 40 ans. Des millions de personnes la portaient et priaient Marie avec la courte invocation : « O Marie conçue sans péché, priez pour nous ». En 1842, la conversion du juif Alphonse Ratisbonne après avoir eu l’apparition de la femme représentée sur la Médaille, avait donné à cette dévotion un retentissement international.
On aimerait tirer des conclusions de cette merveilleuse nuit du 18 juillet mais il n’est pas possible de conclure un tel mystère. Nous sommes devant une telle profondeur. Cependant, cette nuit du 18 juillet 1830 n’est pas un événement du passé enfermé dans une chapelle parisienne, elle est une grâce d’aujourd’hui qu’on vit. C’est comme l’Evangile. On peut le savoir par cœur, le rouvrir des centaines, des milliers de fois, c’est toujours neuf. Si on se replonge dans la grâce de cette nuit, on peut entendre l’appel, à être toujours présent au monde, à oser la rencontre, à aller vers les plus pauvres, à réaliser humblement la mission jusqu’au bout, sans chercher à se mettre en valeur ou à se faire remarquer, à traverser les époques moments difficiles sans se replier. Ce message n’appartient-il qu’aux croyants ? Non ! Il s’adresse à tous ceux qui cherchent, par n’importe quel chemin, à vivre autrement que pour eux-mêmes en sachant que la lumière ne supprime pas l’obscurité mais qu’elle la traverse. Ne serait-ce pas là le message le plus durable de cette nuit ?