Le soin des personnes âgées selon Vincent et Louise

Le quatrième dimanche de juillet, l’Église catholique célèbre la Journée mondiale des grands-parents et des personnes âgées, instituée par le pape François en 2021. Cette journée, dont la date coïncide presque avec la fête des saints Joachim et Anne, les grands-parents de Jésus porte un message fondamental pour nos sociétés occidentales : les personnes âgées loin d’être un problème à gérer, sont un trésor.

Saint Vincent de Paul et sainte Louise de Marillac l’avaient compris trois siècles avant qu’on ne parle de « silver économie ».

L’action de Vincent et Louise

Quand Vincent de Paul commence à organiser la charité dans les années 1610-1630, il ne pense pas d’abord aux personnes âgées comme à une catégorie à part. Il pense aux pauvres, tous les pauvres. Et parmi eux, très vite, il voit les vieillards : ceux que l’on a renvoyé parce qu’ils ne peuvent plus travailler, ceux qui mendient aux portes des églises, ceux qui meurent seuls dans l’indifférence la plus complète.

Dès les premières Confréries de la Charité, Vincent porte une attention particulière aux personnes qui ne peuvent plus subvenir à leurs besoins. Dans ses règlements, il distingue soigneusement : les enfants, les hommes en âge de travailler mais impotents, les plus âgés qui ne peuvent gagner qu’une partie de leur vie, et ceux qui ne peuvent rien faire. Pour chacun il invente une réponse adaptée. Pour ceux qui peuvent encore travailler un peu, la Charité ne donne qu’un complément : il s’agit de ne pas leur enlever leur capacité à subvenir à leurs besoins. C’est une intuition forte, qu’on retrouve aujourd’hui dans toutes les politiques sérieuses du grand âge.

L’Hôtel-Dieu de Paris, où les Filles de la Charité commencent à servir dès 1634, accueille pêle-mêle malades, infirmes et vieillards abandonnés. Louise de Marillac supervise ce service avec une attention minutieuse. Elle visite les salles, vérifie la qualité des soins, interroge les malades sur leur état. Ses lettres aux sœurs montrent une femme qui ne supporte pas la négligence, surtout envers les plus faibles.

En 1653, Vincent et Louise fondent à Paris l’Hospice du Nom-de-Jésus, dans le faubourg Saint-Laurent, grâce à la donation d’un bourgeois parisien anonyme. C’est une réalisation remarquable pour l’époque : une maison destinée aux artisans âgés et pauvres, hommes et femmes, qui avaient travaillé toute leur vie et se retrouvaient sans ressources ni famille. Quarante résidents, vingt hommes et vingt femmes, y étaient nourris, soignés, accompagnés. Vincent y fit installer une petite chapelle et venait lui-même les instruire.

Détail décisif : Vincent fit acheter et installer des métiers à tisser, des outils, tout ce qu’il fallait pour que les pensionnaires puissent travailler « selon leurs petites forces et industries, afin d’éviter l’oisiveté », rapporte son biographe Abelly. Louise rédigea elle-même des notes très concrètes sur le choix des métiers à installer : tisserands, cordonniers, faiseuses de dentelle, couseuses de gants, faiseurs d’épingles. Elle privilégiait ce qui se vendait et se confectionnait facilement et ce qui occupait plusieurs personnes à la fois. Elle pensait à tout, jusqu’à la façon d’écouler la production.

Tout cela constituait un vrai foyer, où l’on se sent quelqu’un parce qu’on continue à produire quelque chose, même modestement. Abelly raconte que beaucoup de pauvres « recherchaient et demandaient les places plusieurs années avant qu’elles soient vacantes ».

Qu’en ont-ils dit ?

Vincent n’a pas écrit de traité sur la vieillesse. Mais ses conférences et ses lettres sont semées de remarques qui reflètent une pensée bien formée.

Il voyait dans le vieillard pauvre une figure particulièrement proche du Christ souffrant. Sa théologie du pauvre comme « seigneur et maître » s’appliquait pleinement aux personnes âgées : les servir, c’était servir le Christ lui-même.

Aux Filles de la Charité, il recommandait aussi une attention particulière aux sœurs âgées de la Compagnie elle-même. Dans une conférence de 1659, il leur disait : « Consolez-vous, ne vous affligez pas, vous qui êtes âgées et infirmes, si vous ne pouvez pas suivre les autres en tout. La Compagnie est une mère qui sait bien faire distinction entre ses enfants malades et ceux qui se portent bien. » (Coste X, 374-375.) La communauté est comme une mère qui adapte ses exigences aux possibilités de chacune.

Sur les postes d’autorité, il était sans illusion : ni l’âge ni l’ancienneté ne donnent automatiquement la sagesse. « Point d’égard à l’âge, point d’égard à l’ancienneté dans la Compagnie […] il faut que ce soit la seule vertu » (Coste XIII, 668), disait-il à propos du choix d’une supérieure. Et ailleurs : « La vieillesse n’est pas toujours à considérer pour la conduite, puisque l’on voit plusieurs jeunes hommes qui ont plus d’esprit de conduite que plusieurs vieillards. » (Coste XII, 50.)

Mais il invitait aussi les jeunes à honorer les anciennes : « Il faut que les nouvelles venues honorent l’enfance de Notre-Seigneur, qu’elles soient respectueuses des anciennes, les honorent, comme appelées de Dieu avant elles à son service. » (Coste IX, 229.)

Une pensée ancrée dans l’expérience

Ce que Vincent et Louise ont enseigné, ils l’ont vécu de l’intérieur.

Vincent meurt en 1660, à près de quatre-vingts ans, un grand âge pour l’époque. Ses dernières années sont marquées par une infirmité progressive. Il l’écrit avec une simplicité touchante : « Je souffre un peu de mes mauvaises jambes, qui ne me laissent reposer la nuit, ni marcher le jour, ni seulement me tenir debout ; hors cela, je me porte assez bien. » (Coste VIII, 322.) Il dirige sa double famille religieuse depuis son fauteuil, recevant les visiteurs, dictant des lettres, continuant à gouverner avec une lucidité intacte.

Vincent voyait clair également sur les fragilités intérieures que la vieillesse peut engendrer. Il s’observait lui-même sans complaisance. Un jour, devant ses missionnaires, il se reprocha tout haut : « Ô misérable, tu es un vieillard semblable à ces gens-là ; les petites choses te semblent grandes, et les difficultés te resserrent. Oui, Messieurs, il n’y a pas jusqu’au lever du matin qui ne me paraisse une grande affaire. » (Coste XII, 92-93.) La franchise de l’aveu est bouleversante.

Il a aussi cette conscience aiguë du peu de temps qui lui reste : « Nous devons estimer que nous n’avons encore rien fait et que nous n’avons peut-être plus que cette année-ci pour travailler à notre perfection. Pour moi, cela va sans dire, ayant soixante et seize ans, je ne puis pas vivre encore longtemps. » (Coste II, 70.) Pour lui cette constatation, loin d’être morbide est un moteur.

Louise meurt quelques mois avant lui, en mars 1660, à soixante-huit ans. Sa santé avait été fragile toute sa vie. Ses dernières lettres à Vincent, encore alitée, parlent de ses jambes enflées et de ses douleurs, mais aussi des sœurs, des œuvres, des choses à régler. Jusqu’au bout elle conseille, écrit, transmet. Sa dernière lettre connue, en mars 1660, donne encore des conseils sur le remède à employer, avec cette phrase qui dit tout : « Il me semble que Notre-Seigneur m’a mise en état de porter tout avec assez de paix. » (Coste VIII, 215.)

Tous deux ont donc fait l’expérience de ce qu’ils demandaient aux autres : accepter la dépendance sans perdre la dignité, continuer à donner quand on ne peut plus grand-chose, rester présent jusqu’au bout.

Et pour nous aujourd’hui ?

Notre monde occidental vieilli. Partout en Europe, la question de la place des personnes âgées dans la société devient plus pressante. On construit des maisons de repos, des EHPAD, on développe des services à domicile, on débat de la fin de vie. Mais derrière toutes interrogations, il y a une question plus simple : est-ce qu’on aime nos personnes âgées ?

Vincent et Louise posent cette question sans détour, et ils y répondent par trois intuitions qui restent étonnamment actuelles.

D’abord, le travail et l’utilité : Au Nom-de-Jésus, on installe des métiers à tisser pour que les pensionnaires continuent à produire quelque chose. Ce n’est pas pour amortir les coûts. C’est parce qu’un être humain a besoin de se sentir utile pour rester debout intérieurement. Aujourd’hui, les clubs du troisième âge, les universités du temps libre, les engagements bénévoles des retraités, les groupes du Mouvement Chrétien des retraités par exemple, prolongent cette même intuition : on ne range pas les personnes vieillissantes dans un placard, on leur fait confiance pour continuer à donner.

Ensuite, l’attention au corps et à l’âme : Louise formait ses sœurs à un soin minutieux, mais elle ajoutait toujours : « Qu’ils sentent qu’on les aime. » Avant les médicaments, les soins et les procédures. Aujourd’hui encore, dans nos EHPAD, dans nos services à domicile, dans nos hôpitaux, c’est souvent cela qui manque le plus.

Enfin, la solitude des personnes âgées est aujourd’hui l’une des pauvretés les plus répandues et les moins visibles. Des millions de personne passent des jours entiers sans parler à personne. Pas faute de structures. Faute de présence, de regard, de lien.

Cette Journée mondiale est une bonne occasion de s’arrêter et de se poser la question : y a-t-il autour de moi quelqu’un qui vieillit seul ? Un voisin, un parent, une connaissance perdue de vue ? Et si c’était là, aujourd’hui, ma manière concrète de suivre Vincent et Louise, sans être pour autant Fille de la Charité ni missionnaire ?

L’équipe de rédaction