Les Filles de la Charité à Armentières, mai-juillet 1940

L’article de ce mois est réalisé dans un langage actualisé, à partir du témoignage de Sœur Suzanne, Fille de la Charité de Saint Vincent de Paul à Armentières dans le Nord. 

Ne fait-il pas écho à ce que vivent certains de nos contemporains dans notre monde aujourd’hui ?  

L’entrée dans la guerre et l’organisation face au chaos

Dans la nuit du 9 au 10 mai 1940, la communauté d’Armentières est réveillée par une alerte aérienne. Les bombardements résonnent au loin. Dès le matin, la nouvelle tombe : l’armée allemande a envahi la Hollande et la Belgique. Les jours suivants sont marqués par des alertes répétées et des informations contradictoires. Malgré l’inquiétude croissante dans la ville, les religieuses poursuivent leurs activités avec calme.

Très vite, la progression allemande se confirme : Cambrai tombe, puis d’autres villes du Nord. Des réfugiés belges et hollandais affluent à Armentières. De nombreux habitants fuient à leur tour. La communauté, quant à elle, choisit de rester, fidèle aux consignes reçues et à sa mission auprès des plus fragiles. Quitter les lieux signifierait abandonner les personnes âgées, les malades et les infirmes hébergés à l’Hospice.

Le gaz est coupé. L’hôpital, dont la cuisine fonctionne au gaz, sollicite l’aide des religieuses pour préparer les repas. Les blessés militaires remplissent les salles, tandis que des réfugiés affamés arrivent sans cesse. Les sœurs organisent un service continu au réfectoire. Malgré la pénurie, des élans de solidarité se manifestent : des commerçants offrent leurs stocks avant de partir. Les repas sont assurés pour tous grâce à ces dons et à l’engagement des bénévoles.

Les pharmacies étant fermées, la pharmacie de l’Hospice rouvre pour les habitants. Une évacuation est envisagée, mais elle n’a finalement pas lieu. Au contraire, des malades supplémentaires arrivent de l’hôpital afin de libérer des places pour les soldats blessés. Des religieuses d’un autre établissement, devenu dangereux, trouvent refuge à l’Hospice. Les espaces sont réorganisés dans l’urgence pour accueillir tout le monde.

L’encerclement devient une évidence. Des infirmiers militaires de passage confirment la gravité de la situation. La tension monte, mais la communauté reste unie, concentrée sur sa mission d’accueil et de soin.

Les bombardements et la survie

Le 24 mai marque le début des bombardements massifs sur Armentières. Des maisons s’effondrent, des incendies se déclarent, des civils sont tués en grand nombre. Une rue entière est détruite alors que des réfugiés faisaient la queue pour obtenir du pain. Les blessés affluent, parfois extraits des décombres. L’hôpital est débordé : blessés allongés à même le sol, absence d’eau, d’électricité et de gaz. Les morts sont déposés à l’extérieur, faute de place.

À l’Hospice, les personnes âgées sont descendues à la cave pour être protégées. Les couloirs, sous-sols et parloirs sont transformés en abris. La chapelle elle-même subit des dégâts : vitraux brisés, toitures endommagées. Pourtant, le bâtiment principal échappe à la destruction directe.

Le dimanche est la journée la plus violente. Les avions bombardent sans interruption. Plusieurs quartiers sont rasés. L’hôpital est gravement touché, notamment la maternité et le pavillon chirurgical, heureusement vides à ce moment-là. L’asile psychiatrique subit des pertes humaines considérables.

À l’Hospice, l’afflux devient massif : près de 600 personnes y trouvent refuge. Les repas doivent être servis en plusieurs rotations. Les sœurs improvisent des couchages partout où cela est possible. Certaines préfèrent dormir sur des bancs plutôt que de quitter les abris.

Malgré la peur omniprésente, la communauté conserve une profonde cohésion intérieure. La confiance spirituelle devient une force de résistance morale. Chaque journée est vécue comme incertaine. La mort paraît proche, mais la solidarité et la conviction d’accomplir une mission essentielle permettent de tenir.

Le 28 mai, les troupes françaises et britanniques quittent la ville. Les ponts sautent. Puis les soldats allemands entrent dans Armentières. La ville est occupée. La communauté se retrouve isolée, sans nouvelles de la Maison Mère depuis le 15 mai.

L’occupation et le retour progressif à la stabilité

Après l’invasion, la situation évolue lentement. Les autorités locales réquisitionnent des maisons pour loger les réfugiés. Certains quittent l’Hospice pour retourner dans les ruines de leur habitation ou rejoindre des proches. D’autres, épuisés par les épreuves, décèdent dans les jours qui suivent, fragilisés par le choc et les privations.

Les prêtres de Saint Jude se relaient pour assurer une présence spirituelle quotidienne et accompagner les mourants. Cette fidélité est vécue comme un soutien précieux dans un contexte d’isolement et d’incertitude.

Peu à peu, les caves sont quittées et les religieuses peuvent regagner les étages. Par prudence, tout le monde dort au premier étage afin de pouvoir réagir rapidement en cas de nouvelle alerte. Le simple fait qu’elles soient réunies redonne courage.

Des colonnes de prisonniers traversent la ville. Affamés et assoiffés, ils reçoivent nourriture et boissons de la population et des religieuses. Un ancien aumônier, devenu curé ailleurs, trouve refuge temporairement avec des paroissiens déplacés. D’autres sœurs arrivent discrètement, ayant fui des zones plus exposées.

Le mois de juin s’écoule dans cet équilibre fragile entre aide aux réfugiés, soins aux personnes âgées et adaptation à la vie sous occupation. Progressivement, une forme de normalité relative se réinstalle.

En juillet, la communauté reprend ses journées de retraite spirituelle. Ce temps de réflexion permet de donner sens aux événements vécus. L’expérience est interprétée comme une épreuve traversée grâce à la solidarité, au dévouement et à la confiance en Dieu et en la Sainte Vierge.

Le 15 juillet, la visite de la responsable provinciale apporte un réconfort moral important. Ensemble, les sœurs expriment leur reconnaissance d’avoir été préservées malgré les destructions massives autour d’elles. Elles renouvellent leur engagement au service des plus pauvres et décident de poursuivre leur mission avec une fidélité renforcée.

Conclusion

Les Filles de la Charité sont arrivées en 1838 à Armentières ; elles en partent en 1967, après 130 ans de présence.

Ce témoignage retrace avec intensité les semaines dramatiques du printemps 1940 à Armentières. Face aux bombardements, à l’exode et à l’occupation, la communauté choisit de rester auprès des plus vulnérables. L’organisation, la solidarité et la foi constituent les piliers de cette résistance quotidienne. Au cœur du chaos, l’Hospice devient un lieu de refuge, de soin et d’espérance.

                                               Le Service des Archives de la Province Belgique France Suisse