Lourdes : quand des personnes sans-abri deviennent brancardiers
Depuis plusieurs années, l’association Les Captifs mène ses amis de la rue à Lourdes, aux côtés de l’Association des Brancardiers et Infirmières d’Île-de-France (ABIIF). Le temps d’un pèlerinage, ils se mettent au service des malades. Rencontre avec des hommes et des femmes transformés par l’expérience.
Il y a ceux que l’on ne voit plus dans la rue. Ceux que l’on croise sans les regarder. Et puis il y a Lourdes, où quelque chose d’inattendu se produit. Cette année encore, des personnes vivant dans la précarité ont rejoint les rangs des hospitaliers de l’ABIIF, revêtant le même polo que tous les bénévoles, pour accompagner pèlerins malades et handicapés. Une semaine qui, pour beaucoup, change tout.

« J’ai retrouvé le goût de vivre »
Les témoignages recueillis au retour du pèlerinage parlent d’eux-mêmes, avec une simplicité qui touche droit au cœur.
« Je reviens de Lourdes avec le sourire de Marie. D’ailleurs, je l’ai vu sur le visage de tous les malades. »
« Je suis revenu touché par ce jeune, alité, incapable de marcher. J’étais heureux de lui donner mes jambes pendant le pèlerinage. »
« À Lourdes, on était comme tous les brancardiers, avec le polo. Personne ne savait qu’on est à la rue. J’ai eu le sentiment d’exister, de retrouver le goût de vivre. »
« J’ai découvert que les malades avaient, eux aussi, leurs souffrances. Il n’y a pas que moi. »
Ces quelques phrases résument à elles seules ce que le pèlerinage rend possible : une rencontre entre des vulnérabilités différentes, qui ouvre à la fraternité.




Florence : une première fois qui marque
Florence participait pour la première fois à un voyage avec l’ABIIF. Elle témoigne :
« Au début, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de monde. Mais au fur et à mesure du séjour, de vrais échanges se sont tissés entre personnes accompagnées et hospitaliers. L’ambiance du groupe a été formidable, et des moments comme la messe internationale à Saint-Pie-X, la procession mariale ou le sacrement des malades ont été mes préférés. À la fin du séjour, je comprenais mieux pourquoi il y avait autant de monde, et quelle était la place de chacun. Ça a été une expérience stimulante, enrichissante et pleine d’émotions. »
Sœur Solange : découvrir Lourdes dans le service
Pour Sœur Solange Rault, c’était également une première. Elle confie :
« C’était la première fois que j’allais à Lourdes, et j’ai trouvé formidable de pouvoir découvrir ce lieu dans le cadre du service des malades et avec Les Captifs. J’ai été très touchée par la ferveur que l’on ressent en ce lieu, et par toutes les prières entendues autour de moi tout au long de la semaine. Nous avons vécu des moments forts : la procession des lumières, le bain aux piscines, le sacrement des malades. Les hospitaliers nous ont vraiment bien accueillies et intégrées à l’équipe — nous avons même pu participer à l’organisation d’une veillée, ou assurer des lectures pendant la messe. Ce fut un vrai bonheur de rencontrer les pèlerins malades et handicapés, de les entendre témoigner de leur foi et de pouvoir les servir simplement. J’ai trouvé très beau le dévouement de chacun, que ce soit envers les malades ou entre les hospitaliers. Merci pour cette précieuse expérience de joie et de foi. »
Un frère musulman, en paix
L’un des participants au pèlerinage est musulman. Son témoignage, d’une grande sobriété, est peut-être l’un des plus éloquents :
« Je suis votre frère musulman. Je veux vous expliquer pourquoi j’ai participé à ce voyage. J’aime et je respecte beaucoup Jésus et Marie. Je voulais aussi aider et accompagner les personnes handicapées. C’était formidable de découvrir une nouvelle ville. La nature est belle et très spirituelle. Tout était parfait. L’énergie du groupe était géniale. Dans le groupe, tout le monde était souriant et positif. C’était une très bonne organisation. Merci beaucoup à Ivan et Caroline, qui ont fait un très bon travail. Je pars de Lourdes avec la paix dans le cœur. J’ai de très beaux souvenirs, j’ai rencontré de très belles personnes et je suis très heureux. Merci, ABIIF ! »

Lourdes, là où personne n’est étranger
La paix dans le cœur. Ces mots d’un homme de la rue, de confession musulmane, venu servir des malades chrétiens dans un sanctuaire marial, résonnent avec une force particulière. Ils disent quelque chose d’essentiel sur ce que Lourdes rend possible, et que nulle autre organisation ne saurait tout à fait reproduire.
Car ce qui se joue ici dépasse le simple cadre du pèlerinage ou de l’action sociale. À Lourdes, les hiérarchies ordinaires s’effacent. Celui qui vit dans la rue et celui qui est cloué dans un fauteuil se retrouvent côte à côte, également fragiles, également dignes. Le polo des hospitaliers devient bien plus qu’un vêtement : il est le signe visible d’une appartenance, d’une utilité retrouvée, d’une place dans le monde que l’on croyait avoir perdue.
C’est précisément ce que cherche l’association Les Captifs depuis sa fondation : non pas seulement apporter une aide matérielle à ceux qui vivent dans la rue, mais leur restituer ce bien infiniment précieux et souvent invisibilisé qu’est la dignité. Être brancardier, c’est donner. Et pour quelqu’un qui reçoit depuis longtemps sans pouvoir rendre, ce renversement est parfois le début d’une guérison intérieure.
Les témoignages de ce pèlerinage en portent la trace, maladroite et lumineuse à la fois : « J’ai eu le sentiment d’exister », « j’étais heureux de lui donner mes jambes », « il n’y a pas que moi ». Ces mots simples sont le fruit d’une expérience que ni un hébergement d’urgence, ni une distribution alimentaire, aussi nécessaires soient-ils, ne peuvent offrir seuls. Ils sont le fruit de la rencontre, de la prière partagée, du service rendu — et peut-être, pour certains, de la grâce.
Année après année, ce pèlerinage commun entre Les Captifs et l’ABIIF confirme une conviction profonde : les plus pauvres ne sont pas seulement des bénéficiaires de la charité. Ils en sont aussi, pleinement, les acteurs.

