Marguerite Naseau
La Première Fille de la Charité
Marguerite Naseau naît le 6 juillet 1594 à Suresnes, un village de vignerons aux portes de Paris. Elle grandit gardienne de vaches, illettrée, comme la plupart des enfants de paysans de l’époque. Rien ne la distingue des autres, rien ne la prépare à devenir ce que Vincent de Paul appeler plus tard « la première Sœur qui ait eu le bonheur de montrer le chemin aux autres ». Quelque chose en elle refuse l’acceptation de sa condition. Elle a l’obstination tranquille des gens simples qui veulent changer les choses.
Un désir fou : apprendre à lire
L’histoire de Marguerite commence par un désir inattendu pour une jeune paysanne de son temps. Elle veut apprendre à lire. Pas pour elle mais pour pouvoir enseigner. Comment apprendre quand on ne sait pas déchiffrer un mot et que l’école n’existe pas pour les enfants pauvres ?
Marguerite ne se décourage pas. Elle se procure un alphabet. Quand un prêtre passe par le chemin, elle court lui demander de lui lire quelques lettres. Quand elle croise quelqu’un qui sait lire, elle l’arrête. Lettre après lettre, mot après mot, elle apprend. Elle vend le peu qu’elle possède pour continuer et rassemble ensuite les fillettes du village. Elle leur transmet alors ce qu’elle a appris en combattant elle-même l’ignorance.
C’est cette obstination qui frappe chez elle. Elle a une foi qui se met en mouvement, qui ne dit pas « c’est impossible » mais demande plutôt « comment je peux faire ? » Elle a compris quelque chose que beaucoup oublient : l’amour du pauvre n’est pas une vague émotion, c’est une action. Et cette action commence tout petit, avec les moyens que l’on a.

La rencontre qui change tout
Vers 1630, Marguerite a déjà trente-six ans quand elle entend parler de Vincent de Paul. Elle entend surtout parler des Confréries de la Charité qu’il a fondées dans les paroisses. Des groupes de femmes qui vont visiter les pauvres malades à domicile.
Elle vient trouver Vincent de Paul : elle veut servir.
Vincent raconte sa rencontre avec elle avec une admiration que l’on sent sincère : « Dès qu’elle sut qu’il y avait à Paris une Confrérie de la Charité pour les pauvres malades, elle y alla, poussée du désir d’y être employée ; et quoiqu’elle eût grande affection à continuer l’instruction de la jeunesse, elle quitta néanmoins cet exercice de charité pour embrasser l’autre, qu’elle jugeait plus parfait et nécessaire. Et Dieu le voulait ainsi pour qu’elle fût la première Fille de la Charité servante des pauvres malades de la ville de Paris. Elle y attira d’autres filles, qu’elle avait aidées à se détacher de toutes les vanités et à se mettre dans la dévotion »(Coste IX, 78).

Vincent lui demande d’aller servir les malades. Elle abandonne l’enseignement des jeunes filles car elle comprend qu’à ce moment précis, c’est ailleurs qu’on a besoin d’elle. Elle a cette capacité rare à écouter et discerner l’appel de Dieu plutôt que de se cramponner à ce qu’elle fait déjà. Vincent l’envoie d’abord à la paroisse Saint-Sauveur, puis dans d’autres quartiers de Paris.
À l’époque, les Dames de la Charité (des femmes de la noblesse) engagées à visiter les pauvres délèguent de plus en plus le service concret à leurs servantes parce qu’il salit, fatigue et expose au danger. Il faut des femmes libres, disponibles, capables de porter la marmite de soupe, de veiller auprès d’un mourant, de nettoyer les plaies suppurantes. Marguerite est cette femme.
Son exemple fait des émules. D’autres jeunes filles de la campagne comme elle, robustes, simples, courageuses, viennent la rejoindre. Des filles audacieuses, qui ne négocient pas leurs horaires, qui vont où il y a un besoin.
C’est ce petit groupe que Louise de Marillac rassemble le 29 novembre 1633 dans sa maison de la rue des Fossés-Saint-Victor. C’est la date de la Fondation officielle de la Compagnie des Filles de la Charité Servantes des Pauvres malades. Mais Marguerite n’est plus là !
Une mort qui est semence
Elle est victime de la peste fin février 1633 en soignant une pauvre femme que personne d’autre ne voulait toucher : une pestiférée. Marguerite lui donne son lit aussi, elle attrape la maladie et meurt. Elle avait environ trente-neuf ans.
En janvier 1643, Vincent parle encore d’elle aux sœurs réunies dans la chapelle. Son souvenir n’a pas pâli. Il la décrit non pas comme une héroïne, mais simplement : « La première Fille qui ait eu le bonheur de montrer le chemin aux autres, pour aller enseigner les pauvres filles de la campagne et assister les pauvres malades, quoiqu’elle n’eût presque aucun moyen pour ce faire, ne s’étant occupée jusqu’alors qu’à garder les vaches » (Coste IX, 77-78).
Ce que Vincent admire ? Elle a agi sans moyens, ou plutôt avec les seuls moyens qu’elle avait : son cœur, son temps, son audace à s’approcher de ce que les autres fuyaient.

Un modèle pour aujourd’hui ?
Quatre siècles ont passé. Marguerite n’a laissé aucun écrit, pas d’image authentique d’elle, ni de tombeau à visiter. Et pourtant, chaque Fille de la Charité continue de marcher dans ses pas. Sa figure nous parle aujourd’hui peut-être encore plus fortement qu’à son époque.
D’abord, parce qu’elle dérange nos calculs. Nous vivons dans des sociétés obsédées par l’efficacité mesurable. Avant de s’engager, on demande : « Quel sera le résultat ? Combien de gens aiderai-je ? Est-ce rentable ? » Marguerite rejette entièrement cette logique. Elle agit d’abord. Elle apprend au fil du chemin. Elle s’engage radicalement sans savoir où cela aboutira, et cela la mènera à donner sa vie.
Elle est loin d’être inconsciente mais pleine de cette confiance en la Providence que Vincent de Paul enseignera sans cesse à ses disciples. Elle croit que lorsque l’on se donne vraiment aux pauvres, Dieu prend soin du reste en mettant sur notre chemin les personnes, les opportunités, les rencontres qui font que l’engagement porte du fruit.
Elle montre comment commencer sans être prêt. Elle apprend auprès de ceux qui savent ; elle ne sait pas bien lire mais elle commence à enseigner. Elle ne demande pas un diplôme, une formation officielle, une permission quelconque. Elle voit qu’il y a un besoin, elle y répond avec ce qu’elle est et ce qu’elle a.

C’est une leçon pour une époque où le moment de s’engager est constamment repoussé. « Je vais attendre d’avoir plus de temps, d’être mieux formé, d’avoir plus d’argent à donner. Quand les enfants auront grandi, quand j’aurai trouvé mon équilibre personnel. » Marguerite nous dit : « arrête d’attendre, apprends en faisant, commence maintenant ».
Il y a aussi quelque chose de prophétique dans sa capacité à voir le pauvre que les autres ne veulent pas voir. La pestiférée que personne ne recueillait, c’est aujourd’hui le migrant qui dort dans un camp, la personne âgée qu’on oublie dans un appartement, le sans-abri que les passants contournent. Les visages changent, mais le réflexe de fuite reste le même. On a trop peur, trop de dégoût, trop d’autres choses à faire.
Marguerite ne calcule pas le risque, elle offre l’hospitalité. Cette gratuité, sans bénéfice, sans reconnaissance sociale, sans résultat mesurable, dérange profondément notre culture du rendement. Vincent le dira plus tard de ses Filles parties à Calais soigner les soldats blessés ; quatre pauvres filles autour de cinq cents malades. Deux mortes en quelques semaines et d’autres qui arrivent pour prendre la place sans hésiter : « la même race que Marguerite », pourrait-on dire.
Puis, il y a quelque chose de remarquable dans son rapport au savoir. Marguerite n’apprend pas pour elle. Elle apprend pour transmettre, pour servir. C’est une distinction fondamentale qu’on perd souvent. Dans nos sociétés, le savoir devient rapidement un capital personnel. On l’accumule pour progresser, pour pouvoir négocier, pour avoir du pouvoir sur les autres.
Les Filles de la Charité ont gardé l’intuition de Marguerite : tout ce qu’on reçoit, tout ce qu’on apprend, c’est pour le service des pauvres. Dans les écoles où elles enseignent, les hôpitaux où elles soignent, les foyers où elles accompagnent, cette logique de transmission continue silencieusement. Le savoir n’est pas un bien qu’on possède. C’est une richesse que l’on partage.
La spiritualité de Marguerite
Marguerite n’a pas de visions, pas d’extases, elle ne laisse pas d’écrits. Mais Vincent de Paul en parle dans ses conférences aux Filles de la Charité et la donne en modèle. Elle est simplement une femme de Dieu qui s’exprime dans l’action. Elle prie certainement en marchant, en soignant, en veillant sur les mourants. Sa vie spirituelle ne se sépare pas de sa vie de service. Elle se fond complètement avec elle.
Vincent de Paul dit plus tard à ses sœurs débordées par le travail :
« Votre principale fonction étant le service du prochain, quand il s’agit de le secourir et qu’il serait à craindre qu’il ne reçût du dommage si vous différiez, vous êtes obligées de quitter l’oraison » (Coste IX, 432). Marguerite l’avait déjà compris d’instinct.
Cette spiritualité-là, discrète et incarnée, est peut-être la plus accessible pour beaucoup aujourd’hui. Ceux qui se disent loin de la foi, ou abîmés par la vie, peuvent ainsi trouver une façon d’agir dans la simplicité, en regardant le pauvre devant soi et découvrir que Dieu est là présent.

La troisième fondatrice de la Compagnie ?
Les historiens disent que les Filles de la Charité ont eu deux Fondateurs : Vincent de Paul et Louise de Marillac. Vincent a eu l’intuition spirituelle, la sagesse et la direction. Louise de Marillac a organisé, formé et structuré la communauté naissante. Mais Marguerite Naseau est à l’origine, avant la fondation officielle de la Compagnie des Filles de la Charité. Cette jeune femme de Suresnes dont on ne sait presque rien, a montré le chemin aux autres, elle a prouvé par sa vie que c’était possible.
Certains experts vincentiens considèrent Marguerite comme la troisième fondatrice. C’est une belle intuition. Si elle n’est pas fondatrice au sens administratif, elle est la fondatrice de « l’esprit de servante. » Elle a enraciné dans la réalité vivante des rues de Paris ce que Vincent rêvait et ce que Louise a organisé.
Une présence qui continue
Marguerite n’a pas laissé d’œuvre monumentale qui porte son nom. Elle n’a pas fondé d’école ou d’hôpital célèbre. Elle a vécu treize ans environ dans le service actif des pauvres. Et pourtant, son influence s’est propagée, silencieusement, à travers quatre siècles.
Chaque fois qu’une Fille de la Charité tient la main d’un mourant, elle marche dans les pas de Marguerite. Chaque fois qu’une jeune fille d’aujourd’hui s’engage sans être vraiment prête, sans attendre d’être parfaite, elle répond à l’appel que Marguerite a lancé. Chaque fois que quelqu’un regarde le pauvre que les autres contournent et dit « je vais l’aider », même sans ressources, même avec peur, même en sachant qu’il ne verra peut-être pas les fruits de son engagement, c’est Marguerite qui continue.
C’est cela, la sainteté de Marguerite. Pas de grandes proclamations, ni de vie spectaculaire. Juste une fille de la campagne qui apprend à lire pour pouvoir enseigner, qui abandonne ce qu’elle faisait parce qu’elle sent que le Seigneur demande autre chose, qui meurt en soignant une malade.