L’ASSOMPTION DE LA VIERGE MARIE :UNE FETE MARIALE AU CŒUR DE LA SPIRITUALITE VINCENTIENNE
La fête de l’Assomption, célébrée le 15 août, commémore l’entrée au ciel de la Vierge Marie, corps et âme. Elle est l’une des plus anciennes fêtes mariales de l’Église.
Au XVIIe siècle, cette fête est vécue avec une grande ferveur dans toute la France. Le 10 février 1638, Louis XIII consacre le royaume de France à la Vierge Marie. Pour en perpétuer le souvenir, il institue une Procession à faire dans toutes les paroisses chaque 15 août. C’est dans ce climat de profonde dévotion mariale que naissent et grandissent la Congrégation de la Mission (1625) et la Compagnie des Filles de la Charité (1633). Nos Fondateurs, eux aussi, ont un grand amour envers la Vierge et ils prêchent cette dévotion mariale par leur exemple autant que par leurs écrits.
La place de Marie dans la pensée de saint Vincent
Au sein de sa famille et dans sa paroisse de Pouy, Vincent nourrit une dévotion tendre et confiante envers la Vierge Marie. Après ses études de théologie, sa fréquentation de prêtres dévoués à la Vierge tels que Bérulle, Olier, François de Sales… le conforte à approfondir le rôle de Marie dans le mystère du Christ et de l’Eglise.
Cependant, on peut noter que Vincent n’a jamais construit de « doctrine » mariale élaborée. À travers les quelque 8000 pages des écrits rassemblés par Monsieur Coste, nous ne rencontrons que deux cents références à la Sainte Vierge.Vincent parle de Marie en des termes classiques, en utilisant un ton modéré, parfois au détour d’une formule de politesse ou de cette signature habituelle : « Je suis en l’amour de Notre Seigneur et de sa Sainte Mère, Mademoiselle, votre très humble serviteur » (Coste I, 38). Pas de traité théologique, mais une présence discrète et constante.
Vincent fixe particulièrement son attention sur trois événements de la vie de Marie : l’Immaculée Conception, l’Annonciation, la Visitation. Il adhère aussi au mystère de l’Assomption de Marie, même si cette vérité n’est pas encore définie par l’Eglise. Il dit : « Pour ce qu’elle persévéra parmi toutes les difficultés qui se présentèrent durant sa vie et jusques à la mort de Notre-Seigneur, elle a été glorifiée par-dessus les anges ». Sa spiritualité mariale a surtout un caractère pratique : aimer la Sainte Vierge et la prendre comme modèle dans tous les domaines de la vie spirituelle et apostolique.
Ce qui touche le plus Vincent, c’est l’humilité de Marie et sa modestie. Marie s’est faite l’humble servante, elle n’a jamais cherché à se mettre en avant. Vincent le redit avec force : « Qu’est-ce qui fit que Dieu regarda la Vierge ? Elle le dit elle-même : c’est mon humilité » (Coste X, 537). Et encore, s’adressant directement à Marie : « C’est à cause de votre humilité que Dieu a fait de grandes choses en vous » (Coste X, 395). Pour Vincent, l’humilité est la première vertu de la vocation chrétienne, et particulièrement de la vocation vincentienne ; l’humilité est l’attitude fondamentale pour tous ceux qui veulent « se vider d’eux-mêmes et se revêtir de l’esprit de Jésus-Christ ». Vincent rappelle aux Filles de la Charité que l’esprit de leur Compagnie consiste en quatre vertus : l’humilité, la charité, l’obéissance et la patience, et que Marie en est le modèle accompli. Pour Vincent, c’est précisément cet abaissement qui conduit Marie à la gloire de l’Assomption. Dieu élève ceux qui s’abaissent. Cette logique évangélique, parfaitement illustrée en Marie, est au cœur de la spiritualité qu’il propose : servir les pauvres avec humilité, sans chercher à se faire valoir, simplement dans la confiance que Dieu lui-même est Celui qui glorifie.
Marie, modèle et patronne de la petite Compagnie
Vincent invite explicitement les Filles de la Charité à prendre Marie comme modèle de leur vie et de leur mission. Il la présente comme Mère et Patronne de la Compagnie, une Présence vivante à qui les sœurs s’adressent dans leurs nécessités. Dès la première ligne des Règles, le ton est donné : « La Compagnie des Filles de la Charité est établie pour aimer Dieu, le servir et honorer Notre-Seigneur, leur patron, et la Sainte Vierge » (Coste IX, 20).
Vincent admire la manière dont la Vierge unit la contemplation et l’action. Marie accueille la Parole de Dieu, la médite dans son cœur et part en hâte servir Élisabeth. C’est exactement la vie qu’il propose aux Filles de la Charité : une vie de prière qui se déploie en service des pauvres. Vincent présente la promptitude de Marie comme le modèle de la visite aux pauvres : « Elles honoreront la visite de la Sainte Vierge allant visiter sa cousine allégrement et promptement » (Coste XIII, 419). Il en déduit des applications concrètes : « Il la faut faire en la vue de Dieu seul et comme la Sainte Vierge la fit en allant visiter Sainte Elisabeth, c’est-à-dire en toute douceur, en amour, en charité » (Coste IX, 258).
Vincent recommande aussi aux sœurs de se mettre sous la conduite de Marie comme sous celle d’une mère : « Mes sœurs, mettons-nous sous sa conduite, promettons de nous donner à son Fils et à elle sans réserve, afin qu’elle soit la guide de la Compagnie en général et de chacune en particulier » (Coste X, 623). Dans les documents des premières années, la Vierge Marie est désignée comme étant leur « principale Supérieure ». C’est Elle qui guide et qui veille, et cela, avant toute sœur faisant office de supérieure.

La dévotion mariale de Sainte Louise
Sainte Louise de Marillac a, toute sa vie, entretenu une dévotion spiritualité mariale particulièrement intense. Dès sa jeunesse, marquée par des épreuves familiales difficiles, une naissance dans des circonstances douloureuses, l’absence d’une vraie figure maternelle, le veuvage précoce et de longs tourments intérieurs, elle trouve en Marie une Mère et un refuge.
Comme Vincent, Louise a une dévotion d’imitation : « Je suis à vous, Sainte Vierge, pour être plus parfaitement à Dieu ». Elle contemple la Conception immaculée de Marie et son lien avec l’Incarnation Rédemptrice ; l’Annonciation, où Marie accueille la Parole de Dieu et lui donne chair ; la Visitation, où elle part en hâte servir sa vieille cousine Elisabeth, figure parfaite de la Fille de la Charité en mission ; la Présentation au temple où elle offre son enfant ; sa présence au pied de la Croix où elle reste fidèle dans l’épreuve et, enfin, l’Assomption qui est l’accomplissement de sa communion totale avec le Christ.
Pour Louise, l’Assomption ne concerne pas seulement Marie, c’est la révélation de ce que Dieu fait pour ceux et celles qui se donnent entièrement à Lui. C’est une Cette promesse est donc adressée à chaque Fille de la Charité : la vie cachée, humble, parfois rude, au service des pauvres, conduit à cette même lumière de la gloire divine. La fatigue, les incompréhensions, les difficultés du service ne sont pas le dernier mot. Le dernier mot, c’est l’accueil que Dieu leur réserve au ciel.
De plus, pour Louise, Marie n’est pas montée au ciel pour y goûter un repos bien tranquille. Au contraire ! Sa maternité spirituelle y prend toute son efficacité. Au ciel, la Vierge mène le combat de Dieu contre le Mal et nous entoure de sa sollicitude. Pour cela, Louise confie explicitement la jeune Compagnie à la protection de la Vierge, persuadée que, sans cette protection assistance maternelle, l’œuvre fragile des Filles de la Charité ne tiendrait pas. Cette confiance trouve un écho dans la pratique transmise par sœur Mathurine Guérin dans son coutumier de 1667 qui mentionne une « offrande à la Sainte Vierge » faite à genoux par toutes les sœurs. Dans cet acte d’offrande, les soeurs supplient Marie d’agréer « l’oblation irrévocable de leurs âmes et de leurs personnes, qu’elles dédient et consacrent en cette fête, à son service et à son amour pour tout le cours de leur vie, et pour toute l’éternité ».
L’Annonciation et l’Assomption : deux pôles d’une même offrande
C’est le 25 mars, fête de l’Annonciation, que les Filles de la Charité font et renouvellent chaque année leurs vœux. Le choix de cette date voulue par Vincent et Louise, est profondément signifiant : les sœurs renouvellent leur propre « oui » au service des pauvres le jour où Marie a dit « oui » à Dieu, devenant la « servante du Seigneur » pour que le projet de Dieu se réalise.
Comme Marie qui a accueilli le Fils de Dieu pour Le donner au monde, les sœurs accueillent chaque jour le Christ pour Le donner aux pauvres. Comme Marie qui a vécu sa consécration dans la vie ordinaire, les Filles de la Charité vivent leurs vœux non pas dans un monastère mais dans les rues, les hôpitaux, les écoles, auprès des plus pauvres.
L’Assomption, célébrée quelques mois plus tard dans l’année liturgique, vient révéler la fécondité ultime de ce « oui » prononcé à l’Annonciation. Si l’Annonciation est le jour du don, l’Assomption est le jour de l’accueil définitif par Dieu. Chaque 15 août est une relecture joyeuse du « oui » prononcé le 25 mars : Dieu n’oublie pas, Dieu accomplit, Dieu glorifie.
Ce que l’Assomption dit à notre monde d’aujourd’hui
Pour quelqu’un d’aujourd’hui, même loin de la foi, la fête de l’Assomption peut sembler étrange. Une femme du Ier siècle, élevée au ciel ? Et pourtant, derrière l’image, il y a un message qui parle à toute vie humaine.
Une vie donnée n’est jamais perdue. Marie n’a rien fait de spectaculaire. Elle n’a pas écrit, pas voyagé, pas fondé d’institution. Elle a aimé, accueilli, servi, gardé toutes choses en son coeur. Et c’est elle que des milliards de personnes à travers les siècles vénèrent. Pourquoi ? Parce que dans le regard de Dieu, ce qui compte, ce n’est pas ce qui se voit. Aujourd’hui, dans un monde qui mesure la valeur d’une vie au nombre d’abonnés, au salaire, à la réussite visible, l’Assomption est une protestation silencieuse. Les vies cachées comptent. Les mères de famille épuisées, les soignants invisibles, les aidants qui veillent pendant des années un proche malade, les bénévoles qui passent leurs soirées au service des plus pauvres : rien de ce qu’ils donnent n’est perdu.
L’humilité n’est pas un chemin de défaite. Notre époque associe souvent humilité et faiblesse. Marie montre l’inverse. Elle est « la servante du Seigneur » et elle entre dans la gloire. Marie nous montre ce qu’est l’humilité. Il n’est nullement question de raser les murs ou de s’écraser, il s’agit d’abord de reconnaître que Dieu fait des merveilles pour nous parce qu’il nous aime, de reconnaître la place que Dieu nous a donnée, sans chercher à paraître plus que ce que l’on est véritablement mais en accueillant simplement ce qui vient, et de respecter la place de l’autre sans l’envier. C’est cela qui rend libre. Vincent l’avait compris : on ne sert pas vraiment les pauvres si on cherche à se mettre en avant. Il le disait nettement à ses Filles : « N’endurcissez pas votre cœur, accourez à la Sainte Vierge, la priant qu’elle vous obtienne de son Fils la grâce de participer à son humilité qui la fit dire la servante du Seigneur » (Coste X, 536).
L’Assomption nous fait entrer dans l’espérance même si celle-ci n’enlève pas les souffrances. Pour beaucoup de personnes, la vie est dure. Le deuil, la maladie, la précarité, la solitude… l’Assomption dit quelque chose à tout cela : il y a une promesse. Pas une consolation facile, une promesse plus profonde : la vie humaine est faite pour Dieu, et ce qui se vit dans la fidélité aboutit dans la lumière. Pour nous, Filles de la Charité qui voyons parfois la misère se reproduire sans fin, qui accompagnons des personnes en bout de course, cette espérance est un appui. On tient Nous tenons parce que nous croyons que la dernière page n’est pas celle de la souffrance. Vincent invitait ses sœurs à recourir à Marie comme à « la Mère de miséricorde, du canal de laquelle procède toute miséricorde » (Coste X, 623).
Marie est une Présence, pas un dogme. Dans la tradition vincentienne, on ne parle pas de Marie d’abord comme d’une vérité à croire, mais comme d’une mère à qui l’on parle. Vincent répétait : « il faut recourir à elle en toutes vos nécessités ». Il exhortait à dire des prières très simples, à la portée de tous : l’Angélus trois fois par jour, le chapelet qu’on portait à la ceinture, les litanies de la Vierge. Il considérait que ces prières humbles pouvaient même, en cas de difficulté, suppléer à l’oraison. C’est très simple, très enfantin. Et c’est très libérateur. Si quelqu’un qui hésite dans le domaine de la foi, il peut commencer par-là : pas par des dogmes complexes, mais par un regard tourné vers Marie ou par un petit mot qu’on lui dit en toute simplicité. Comment ne pas penser à la première Communauté chrétienne où il suffisait aux disciples de Jésus de regarder Marie pour être en communion avec Jésus, elle qui est le reflet le plus exact et le plus fidèle de ce qu’Il est Lui-même ?

Une fête toujours actuelle
Aujourd’hui encore, dans toute l’Église, le 15 août reste un jour de fête mariale importante. Les communautés chrétiennes se rassemblent autour de l’eucharistie, prennent un temps de prière et de joie fraternelle, et confient à Marie élevée au Ciel la mission auprès des pauvres et de tous ceux qui leur sont confiés.
Dans certains endroits, on prend le temps, ce jour-là, d’inviter les personnes accueillies, les amis, les bénévoles, les voisins. C’est une manière de dire que la fête de Marie ne se réserve pas aux croyants « avertis », mais s’ouvre à tous. Dans plusieurs sanctuaires mariaux, notamment la chapelle de la rue du Bac à Paris, où la Vierge est apparue à sainte Catherine Labouré en 1830, le 15 août est un grand jour de pèlerinage et de prière.
Fêter l’Assomption, dans la tradition vincentienne, c’est se souvenir que Marie, première « servante du Seigneur », est aussi la première à avoir reçu en plénitude ce que Dieu promet à tous ceux qui aiment et servent. Comme le disait Vincent, « la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la gloire du bon Jésus son Fils » (Coste XIV, 126). Le 15 août regarde le Ciel, mais renvoie aussitôt à la terre, aux pauvres, au service quotidien, car c’est par ce chemin-là que Marie est passée, et c’est par ce chemin-là que les Filles de la Charité, à sa suite, marchent depuis près de quatre siècles.