Saint Vincent de Paul et l’Église : une fidélité de toute une vie

Quelle belle coïncidence que cette fête de saint Vincent de Paul soit célébrée durant la période où le pape Léon XIV soit en visite en France. L’occasion est belle de redécouvrir un aspect parfois méconnu de la vie de Monsieur Vincent : son amour profond pour l’Église et pour le Successeur de Pierre. Vincent ne fut pas seulement un « organisateur de la charité », il fut d’abord un homme d’Église, attaché passionnément au Corps du Christ et à son unité.

Une époque de tempêtes pour l’Église

Pour comprendre l’attachement de Vincent à l’Église, il faut se replonger dans le contexte de son époque. Le XVIIᵉ siècle est un siècle de contrastes. L’Église de France sort traumatisée des guerres de religion. Le clergé est souvent peu formé, parfois scandaleux, et les campagnes restent dans une grande ignorance religieuse. Mais c’est aussi le « grand siècle des âmes », celui de Bérulle, de François de Sales, de Jean-Jacques Olier, de Bossuet. Un formidable élan de réforme catholique se met en marche, dans le sillage du Concile de Trente.

C’est aussi une époque traversée par les courants gallicans, qui cherchent à limiter l’autorité du Pape en France, et par la naissance du jansénisme. Dans ce climat agité, Vincent choisira toujours, sans hésiter le parti de Rome et de l’unité.

Un cheminement personnel vers l’Église des pauvres

Né en 1581 dans une modeste famille paysanne de Pouy, en Gascogne, Vincent est ordonné prêtre très jeune, à 19 ans, en 1600. Comme beaucoup de jeunes clercs de son temps, il cherche d’abord « une honnête retirade », c’est-à-dire un bénéfice ecclésiastique confortable qui lui permettra de vivre a l’abri, lui et sa famille. Sa foi est sincère ainsi que son profond attachement à sa famille mais son sacerdoce n’est pas encore habité par la passion apostolique qui le marquera plus tard.

Trois rencontres vont transformer sa vie et sa vision de l’Église. La rencontre avec Pierre de Bérulle, fondateur de l’Oratoire, qui l’introduit à une spiritualité sacerdotale exigeante, centrée sur le Christ Prêtre. La confession du paysan de Gannes en 1617, qui lui révèle la détresse spirituelle des campagnes et fait naître en lui l’idée des Missions. Et la même année, l’expérience de Châtillon-les-Dombes, où il découvre la misère matérielle des pauvres et organise la première Charité.

Avant cela, il y avait eu Clichy, en 1612, sa première vraie expérience pastorale. Vincent en parlera encore quarante ans plus tard avec émerveillement : « J’ai été curé des champs… J’en étais si content, que je me disais à moi-même : Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir un si bon peuple ! Et j’ajoutais : Je pense que le Pape n’est pas si heureux qu’un curé au milieu d’un peuple qui a si bon cœur » (Coste IX, 646). À Clichy, Vincent rencontre le peuple de Dieu, et son sacerdoce y trouve sa vraie saveur. Loin des bénéfices et des dignités, il découvre que le bonheur d’un prêtre est au milieu des siens.

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Puis vient Montmirail, où un huguenot lui jette au visage une objection terrible : comment croire que l’Église romaine est conduite par le Saint-Esprit quand les paysans sont abandonnés à des pasteurs ignorants pendant que Paris regorge de prêtres et de moines qui ne font rien ? Vincent en fut profondément impressionné et l’argument le toucha en plein coeur. L’année suivante, il revint avec d’autres missionnaires donner la Mission dans la région. Le huguenot, témoin de l’instruction patiente des plus simples, se convertit et dit : « C’est maintenant que je vois que le Saint-Esprit conduit l’Église romaine, puisqu’on y prend soin de l’instruction et du salut des pauvres villageois » (Coste XI, 34-37). Vincent en tirera une conviction qui marquera toute sa vie : l’évangélisation des pauvres est le signe par lequel se vérifie la conduite du Saint-Esprit sur l’Église. « Oh ! quel bonheur à nous missionnaires de vérifier la conduite du Saint-Esprit sur son Église, en travaillant comme nous faisons, à l’instruction et sanctification des pauvres ! »

L’Église, Corps mystique du Christ

Pour Vincent, l’Église n’est pas d’abord une institution. Elle est le Corps mystique du Christ. Cette vision théologique, héritée de saint Paul et approfondie par l’École française de spiritualité, donne toute sa profondeur à son engagement ecclésial.

Servir l’Église, c’est servir le Christ lui-même. Servir les pauvres, c’est servir les membres souffrants de ce Corps. Former de bons prêtres, c’est donner à l’Église des pasteurs selon le cœur de Dieu. Tout est lié, tout converge vers le Christ.

Aux Filles de la Charité, il dira qu’elles sont appelées de Dieu pour servir Jésus-Christ en la personne des pauvres. Cette conviction dit toute sa théologie ecclésiale : le Christ, l’Église et les pauvres ne font qu’un. Bossuet le dira magnifiquement dans son sermon sur « L’éminente dignité des pauvres » : dans le Royaume de Jésus-Christ, « la prééminence appartient aux pauvres qui sont les premiers-nés de l’Église et ses véritables enfants », et les riches « n’y sont admis qu’à condition de servir les pauvres ». Cette intuition, Vincent l’avait vécue avant même que Bossuet ne la prêche.

Une obéissance filiale et joyeuse au Pape

Saint Vincent a toujours manifesté un attachement profond au Successeur de Pierre. Pour lui, l’unité avec le Pape garantissait la vérité, la fidélité à l’Évangile et la communion universelle. Il aimait répéter qu’il fallait croire et faire ce que croit et fait notre Mère la sainte Église.

Cette fidélité s’est traduite concrètement dans la fondation de ses œuvres. La Congrégation de la Mission, fondée en 1625, a reçu l’approbation pontificale du pape Urbain VIII en 1633 par la bulle Salvatoris Nostri. Vincent a tenu à cette reconnaissance romaine, malgré les difficultés et les oppositions, parce qu’il voulait inscrire son œuvre dans la communion universelle de l’Église. La Compagnie des Filles de la Charité, fondée en 1633 avec Louise de Marillac a, elle aussi, été pensée dans une fidélité totale à l’Église. Si Vincent a longtemps hésité à demander une approbation romaine, préférant que la Compagnie reste sous l’autorité de l’Archevêque de Paris pour préserver sa nouveauté de « filles non cloîtrées », c’était par souci pastoral, non par méfiance envers Rome.

Vincent envoyait régulièrement des missionnaires à Rome, entretenait une correspondance suivie avec les autorités romaines, et envoyait ses confrères dans les territoires sous l’autorité directe du Saint-Siège : l’Italie, Madagascar, Tunis, Alger, la Pologne, l’Irlande, l’Écosse, les Hébrides.

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Face au jansénisme : le choix de Rome

L’épisode le plus marquant de son attachement à l’Église romaine est sans doute son combat contre le jansénisme. Ce mouvement, né de la publication posthume de l’Augustinus de Jansénius en 1640, présentait une vision rigoriste du salut : un Dieu lointain, une grâce réservée à une petite élite, une morale si exigeante qu’elle décourageait la pratique des sacrements, et notamment la communion fréquente.

Vincent avait personnellement connu Saint-Cyran (Jean Duvergier de Hauranne), figure de proue du jansénisme français. Ils avaient même été amis. Mais quand Vincent comprit la portée de la doctrine janséniste, il rompit. Ce ne fut pas par calcul, mais par conviction pastorale.

Vincent voyait dans le jansénisme un triple danger. Théologique d’abord, avec une vision déformée de Dieu et de la grâce. Pastoral ensuite, car il éloignait les fidèles des sacrements alors que Vincent avait passé sa vie à les en rapprocher. Ecclésial enfin, comme menace pour l’unité de l’Église.

Quand le pape Innocent X condamna les cinq propositions de Jansénius en 1653 par la bulle Cum occasione, Vincent se réjouit et travailla activement à faire recevoir cette décision en France. Sa position fut claire : le Saint-Siège ayant parlé, il fallait se soumettre. Cette fidélité lui valut beaucoup d’ennemis, y compris dans les milieux dévots et parmi certains de ses anciens amis. Mais Vincent ne céda pas. Il préférait la fidélité à Rome au confort des amitiés humaines, persuadé que l’unité de l’Église valait plus que tout.

Réformer l’Église par la sainteté des prêtres

Son amour pour l’Église ne s’est pas limité à des prises de position doctrinales. Il s’est traduit par une œuvre patiente : la réforme du clergé. Vincent était convaincu que l’Église ne se réformerait que par la sainteté de ses ministres. Il l’écrivait à un confrère tenté de quitter la Mission pour entrer chez les Chartreux : « Le plus grand besoin qu’ait aujourd’hui l’Église est d’avoir des ouvriers qui travaillent à retirer la plupart de ses enfants de l’ignorance et des vices où ils sont, et à lui donner de bons prêtres et bons pasteurs, qui est ce que le Fils de Dieu est venu faire au monde » (Coste III, 165). Et à un avocat de Laval qui voulait entrer dans le sacerdoce comme dans une carrière, il répondait avec netteté : « Il y a malheur pour ceux qui y entrent par la fenêtre de leur propre choix, et non par la porte d’une légitime vocation » (Coste VII, 462).

Plusieurs institutions, qu’il a mises en place, ont profondément transformé l’Église de France.

Les retraites aux ordinands, à partir de 1628 : avant leur ordination, les futurs prêtres venaient passer dix jours à Saint-Lazare pour se préparer spirituellement et intellectuellement. Des milliers de prêtres en ont bénéficié. Les Conférences du mardi, à partir de 1633 : un rassemblement hebdomadaire de prêtres désireux de progresser dans leur vocation. On y vit passer Bossuet, Olier, futur fondateur de Saint-Sulpice, Pavillon, futur évêque d’Alet. Et les séminaires, que Vincent a fondés ou aidés à fonder, mettant en œuvre les décrets du Concile de Trente sur la formation du clergé.

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Membre du Conseil de Conscience sous la régence d’Anne d’Autriche pendant dix ans (Coste VII, 204), il travailla, souvent dans la solitude, pour faire nommer de bons évêques, refusant les pressions politiques et les candidats indignes. Au Conseil, il ne se mêlait que des questions ecclésiastiques ou relatives aux pauvres (Coste II, 448). Sa vision de l’évêque était exigeante : un pasteur tout entier donné à son peuple, capable même d’exposer sa vie en temps d’épidémie pour ne pas abandonner son diocèse (Coste IV, 520). Cette œuvre de réforme, accomplie dans l’humilité et la durée, a porté des fruits immenses. L’Église de France du « grand siècle » doit beaucoup à Monsieur Vincent.

Une Église missionnaire et universelle

Vincent avait aussi une conscience aiguë de la dimension missionnaire de l’Église. Dès les années 1640, il envoie ses missionnaires aux quatre coins du monde : en Italie, en Pologne, en Irlande, en Écosse, à Madagascar, en Afrique du Nord pour le soutien spirituel des esclaves chrétiens.

Quand il apprenait la mort de missionnaires, notamment à Madagascar où plusieurs sont morts dans des conditions terribles, il pleurait, mais il en envoyait d’autres. Le 30 août 1657, il rassemble ses confrères et leur tient ce langage bouleversant : « Quelqu’un de cette Compagnie dira peut-être qu’il faut abandonner Madagascar ; la chair et le sang tiendront ce langage. Mais je m’assure que l’esprit dit autrement. Quoi ! Messieurs, laisserons-nous là tout seul notre bon M. Bourdaise ?… Ce serait une belle armée, celle qui, pour avoir perdu deux ou trois, quatre ou cinq mille hommes abandonnerait tout là ! » (Coste XI, 420). À 76 ans, il n’a rien perdu de son audace missionnaire. Cette dimension universelle de son amour de l’Église est un trait souvent oublié, et pourtant central.

Ce que cela nous dit aujourd’hui

En accueillant le pape Léon XIV en ce 27 septembre, la figure de Vincent prend un relief particulier. Plusieurs choses méritent d’être retenues.

L’amour de l’Église est inséparable de l’amour du Christ. On ne peut pas dire qu’on aime Jésus en méprisant son Église, même quand celle-ci déçoit ou blesse. Vincent a connu une Église imparfaite, avec des clercs scandaleux et des querelles violentes. Il ne l’a pas abandonnée. Il l’a aimée et servie. C’est une leçon difficile dans un temps où la critique de l’institution est devenue le premier réflexe, parfois justifié, souvent stérile.

L’amour du Pape est un signe de communion, pas une obéissance aveugle. Vincent ne suivait pas Rome par peur ou par calcul. Il la suivait par conviction, parce qu’il croyait que l’unité de l’Église était un bien plus grand que ses propres opinions. Dans un monde fragmenté, où chacun construit son christianisme à la carte, cet attachement filial et confiant au Successeur de Pierre dit quelque chose d’important.

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L’Église se vérifie par l’évangélisation des pauvres. C’est l’intuition de Montmirail. Une Église qui ne servirait plus les plus petits cesserait d’être reconnaissable comme Église du Christ. Le pape François l’a rappelé sans cesse, Léon XIV à sa suite notamment dans l’encyclique Magnifica humanitas : la place des pauvres n’est pas une option, c’est le critère premier de toutes action. Vincent l’avait compris quatre siècles avant nous.

L’amour de l’Église se vit dans le service concret des pauvres. C’est peut-être ce que Vincent a de plus urgent à nous dire aujourd’hui. Toute spiritualité ecclésiale qui ne descend pas jusqu’aux plus fragiles reste abstraite. « Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages » (Coste XI, 40).

Il ne faut pas oublier non plus que la réforme de l’Église commence par soi-même. Vincent n’a pas passé sa vie à critiquer l’Église de l’extérieur. Il a travaillé, de l’intérieur à la rendre plus belle, plus sainte, plus proche des pauvres. Un programme pour chacun de nous, croyant ou pas, qui cherche à changer quelque chose dans le monde qui l’entoure.

Que cette fête du 27 septembre, illuminée par la présence du Successeur de Pierre parmi nous, soit pour tous une occasion de raviver notre attachement à l’Église et notre engagement au service des plus petits, à la suite de Monsieur Vincent.

Que saint Vincent intercède pour notre Église, pour notre Saint-Père le pape Léon XIV, et pour chacun d’entre nous.

https://youtu.be/Aj_LzDWMPEI

L’équipe de rédaction

* Image générée par IA