La non-violence : désarmer les cœurs
Le mot « non-violence » est né au XXe siècle, avec Gandhi et Martin Luther King. Au XVIIe siècle, il n’existe pas. Pourtant, quand on lit Vincent de Paul et Louise de Marillac, on tombe sur une intuition qui lui ressemble beaucoup. Elle mérite qu’on s’y arrête aujourd’hui, alors que les médias nous abreuvent plus que jamais d’images de violence.
Un siècle violent
Le XVIIe siècle français est très violent. Les guerres de religion viennent à peine de se terminer, la Guerre de Trente Ans ravage l’Est du royaume, la Fronde éclate, les révoltes paysannes sont écrasées dans le sang. Les nobles se battent en duel et en meurent par centaines. Les châtiments publics sont d’une cruauté que nous avons du mal à imaginer. La violence est dans les mœurs, dans la justice, dans la politique… Partout.
Vincent vit dans ce monde et le connaît. Il a vu des villages détruits par les armées, il a accompagné des condamnés, il a entendu parler et vécu dans sa chair le sort des esclaves en Afrique du Nord. Il prend la violence très au sérieux. Mais il ne lui répond jamais par une autre violence.
Sa manière de s’adresser aux soldats le montre. Il se réjouit que l’un de ses prêtres ait préparé « trois cents soldats » à une communion fervente, et il le dit avec émotion : ce sont des hommes « qui s’en vont à la mort ». Pour Vincent, un soldat est d’abord un être à rejoindre, pas un ennemi à supprimer.

Une douceur qui n’est pas de la mollesse
Vincent place la douceur parmi les cinq vertus qu’il demande aux missionnaires et aux Filles de la Charité : « J’ai toujours cru et pensé que c’étaient la simplicité, l’humilité, la douceur, la mortification et le zèle » (Coste, XII, 302). Cette douceur ne veut pas dire qu’on est trop timoré pour s’opposer. Elle est au contraire une façon de se comporter envers les autres, qui refuse la violence du cœur avant même de refuser celle des gestes.
Pour lui, la violence commence à l’intérieur de l’être humain. Elle naît du jugement rapide, du mépris, de l’aigreur et il en connaît la mécanique : « Jamais l’aigreur n’a servi qu’à aigrir » (Coste, I, 536). Il va plus loin. La colère abîme le jugement lui-même : « comme la colère est une passion qui trouble la raison, il faut que ce soit la vertu contraire qui donne le discernement » (Coste, XII, 190-191). La douceur n’est donc pas un luxe spirituel. Elle permet de voir une situation beaucoup plus clairement.
Il parle en connaissance de cause. Abelly, son premier biographe, le décrit « d’un naturel bilieux et d’un esprit vif, et par conséquent fort sujet à la colère » (Abelly, III, 177). Et Vincent lui-même reconnaît qu’avec un peu d’attention à « réprimer les bouillons de la nature », il a « un peu quitté son humeur noire » (Abelly, III, 177-178). Cet homme doux n’est pas né ainsi . Il l’est devenu, à force de travail sur lui-même.
Mais cette douceur ne veut pas dire qu’il se tait pour avoir la paix. Vincent n’entre pas en conflit pour un oui ou pour un non, et il sait garder son calme. Quand l’enjeu touche les pauvres, en revanche, il ose dire les choses en face, même au pouvoir. Pendant la Fronde, il ne craint pas de dire à ceux qui gouvernent ce qu’il pense de leurs décisions, au risque de déplaire, voire de se mettre en danger. Il sait que la douceur n’est pas la complaisance : elle ne l’empêche pas de parler vrai, elle l’oblige seulement à le faire sans haine.
Désarmer la colère des autres sans y répondre
Vincent ne se contente pas de maîtriser sa propre colère. Il sait aussi comment réagir à celle des autres. À un confrère de caractère difficile, il conseille : « Donnez lieu à son humeur ; ne lui contredites jamais sur l’heure ; mais avertissez-le cordialement et humblement après » (Coste, I, 112-113). Il ne dit pas de se taire et de laisser faire. Il demande d’attendre que la tempête retombe, puis de parler vrai, avec égards. C’est une façon de corriger sans écraser.
Cette méthode vaut aussi pour la parole publique. Aux missionnaires qui vont parmi des populations d’une autre confession, il recommande de ne pas chercher la dispute. S’ils ont l’occasion d’instruire quelqu’un, qu’ils le fassent « doucement et humblement, montrant que ce qu’on leur dit vient des entrailles de compassion et de charité et non d’indignation » (Coste, I, 429). La vérité n’a pas besoin de hurler pour être entendue.
Louise de Marillac : la fermeté qui ne blesse pas
Louise partage cette intuition avec sa sensibilité propre. Pour elle aussi, ce fut après un long travail de la grâce qu’elle fut capable de le faire. Vincent, au début de direction des Filles de la Charité la trouvait trop dure et trop directe. Ensuite, ses lettres aux sœurs montrent une femme capable de dire des choses difficiles, de reprendre, d’exiger tout en respectant la personne, sans l’humilier, en laissant toujours une porte ouverte.
Elle sait aussi que les sœurs travaillent auprès de pauvres parfois rudes, méfiants, ingrats. Vincent le dit sans détour aux Filles de la Charité : celui qui n’a pas la douceur « pour supporter leur rusticité » ne fera rien du tout, et il « rebutera ces pauvres gens » (Coste, XII, 305). Le mot qu’il emploie est « support ». Supporter, ici, c’est porter l’autre malgré sa dureté, sans lui rendre sa dureté. Cela demande une vraie force intérieure.
La douceur se pratique dans toutes relations, donc bien sûr au cœur de la communauté. Vincent est net : « Sans douceur on n’a point de charité » (Coste, IX, 260-261). Servir les pauvres avec tendresse et se montrer sec avec la sœur avec qui l’on vit n’est pas cohérent.

Refuser la logique du conflit
Il y a un texte de Vincent qui dit cela sans détour. Le 29 août 1659, il parle à ses missionnaires de ce que le monde recommande quand on attaque la Congrégation. Il énumère ces maximes comme un adversaire les prêcherait : « qu’il ne faut pas souffrir de qui que ce soit ; que quiconque blesse notre réputation doit être tenu pour notre ennemi ; qu’il faut se venger, tenir ferme ; si on nous attaque par parole ou par écrit, qu’on est obligé de se défendre ; qu’il y va de son honneur et de sa réputation à se taire dans ces rencontres » (Coste, XII, 313-314). Puis il pose la question qui retourne tout : « Voilà des maximes ; mais d’où sont-elles ? Nous ne les trouvons pas dans l’Écriture, ni dans ce que le Fils de Dieu nous a commandé » (Coste, XII, 313-314).
Il va plus loin et prévoit l’objection. On pourra dire que les missionnaires sont des ignorants, des gens de basse condition. Il faut recevoir cela « dans l’esprit de la sainte humilité » : « Hélas ! que n’a-t-on pas dit des apôtres ! Ont-ils rendu pour cela injure pour injure ? » Et quand un frère demande s’il est vraiment si grave de répliquer « une petite parole », Vincent répond : « Ah ! Dieu nous en garde ! » (Coste, XII, 317-318).
Ce refus n’est pas de la passivité. Vincent sort délibérément de la logique de la rivalité et de la guerre des réputations, en acceptant de passer pour perdant. Les Filles de la Charité reçoivent le même enseignement le 2 novembre 1655. Leur règle dit qu’elles « auront en horreur les maximes du monde et embrasseront celles de Jésus-Christ ». Vincent y ajoute qu’il ne suffit pas de rejeter les premières : « il faut, de plus, embrasser celles de Jésus-Christ, qui sont toutes contraires à celles du monde » (Coste, X, 149-150). Parmi elles, il cite : « Bienheureux les débonnaires, car ils posséderont la terre. » Le monde dit : il faut se venger. L’Évangile dit : heureux les doux.
Cette posture s’enracine dans la parole du Christ : « Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre » (Mt 5, 39). Elle ne demande pas de se laisser détruire. Elle demande de casser la mécanique de la violence en refusant d’y entrer. Il savait trop, par expérience que les premiers à souffrir de la violence, quelle qu’elle soit, ce sont les pauvres.
Ce que cela nous dit aujourd’hui
Les images des blocus et des manifestations lycéennes de ces dernières semaines particulièrement en France et en Belgique nous ont tous touchés : des jeunes qui crient leur colère, des bâtiments publics qui brûlent, de violents affrontements avec les forces de l’ordre, des élèves blessés, des enseignants inquiets. Sur les réseaux sociaux, la violence des mots a attisé et répondu à celle des gestes, chacun défendant sa position. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un retour général de la violence : guerres en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique, violences urbaines, conjugales, scolaires. De plus, la violence n’est pas seulement physique. Elle peut être familiale, sociale, économique, symbolique, et elle prend aussi la forme de l’exclusion et de l’incivilité.
L’enseignement vincentien offre trois orientations qui peuvent nous aider aujourd’hui.
D’abord, la violence commence en nous. Avant de dénoncer celle des autres, il faut regarder la nôtre : nos jugements rapides, nos colères, nos envies de revanche, nos mépris cachés. Vincent en parle par expérience. Il a lutté toute sa vie contre son caractère emporté. Il était convaincu que le travail sur la douceur change concrètement les relations.
Ensuite, la spirale de la violence n’est pas une fatalité. Quand on est attaqué, on veut répondre, quand on est blessé, on veut blesser, c’est humain. Vincent invite à ne pas entrer dans cette logique qui monte les personnes les unes contre les autres. Dans une manifestation qui dégénère, chacun répond à la provocation de l’autre, et la spirale s’emballe. Rester présent, ne pas rendre coup pour coup, c’est un acte de résistance courageux.
En ce qui concerne les débats d’idées, Vincent conseille d’attendre, de ne pas contredire sur l’heure, de parler ensuite en vérité. Il ne faut pas prendre cela pour de la faiblesse. C’est, au contraire, la lucidité de celui qui a compris que répondre avec colère ne mène qu’à plus de souffrance. Aujourd’hui, où la moindre offense déclenche des avalanches de réactions, cette lucidité est rare, et infiniment précieuse. Pour pouvoir débattre librement de ses idées, la méthode de Vincent est toujours profondément actuelle. Cette juste attitude est importante dans le débat public qui s’envenime. Sur les migrations, sur les questions sociales ou éthiques, le ton monte partout, et les chrétiens ne sont pas épargnés par la polarisation. Le témoignage vincentien rappelle qu’on peut avoir des convictions fortes sans entrer dans la violence, dire non sans détruire, combattre sans haïr.
Enfin, la non-violence n’est pas à confondre avec la passivité. Vincent et Louise ont été très actifs, exigeants, tenaces. Ils ont su dit non, même aux plus hautes autorités de l’état, pour protéger les plus faibles. Il serait trop facile de condamner en bloc les revendications des jeunes. Derrière les débordements, il y a des jeunes qui ont peur de l’avenir, qui ne se sentent pas écoutés et qui n’ont pas toujours les mots pour le dire. Vincent le sait bien : la violence est souvent le cri de ceux que l’on n’a pas entendus mais nous avons vu aussi que la colère trouble le jugement. Donc pour qu’une revendication soit juste et entendable il faut qu’elle soit motivée par une juste indignation. L’énergie de lutte n’a pas à être étouffée, elle doit être orientée vers le combat contre le mal, contre les structures qui engendrent la pauvreté. Cette énergie est celle de la jeunesse, et elle est précieuse. Mais jamais elle ne doit être guidée par l’esprit de domination ou de vengeance.
Combattre sans détruire, voilà peut-être la plus grande leçon de l’héritage de Vincent et de Louise. Cela ne retire rien à la justesse de la cause. On peut vouloir défendre une idée, dénoncer une injustice réelle tout en choisissant des moyens qui ne détruit ni les biens matériels, ni les personnes.

Une espérance pour notre temps
Ce que Vincent et Louise nous laissent, c’est d’abord une espérance : la violence n’aura pas le dernier mot. Elle ne disparaîtra pas par magie mais à chaque instant, dans chaque rencontre, on peut choisir une autre attitude : désarmer son cœur, refuser la spirale de la violence, tenir bon dans une douceur active.
Cette espérance n’est pas naïve. Vincent et Louise ont vu la violence de près et ne se faisaient aucune illusion sur la nature humaine. Ils ont pourtant cru que la transformation était possible, et ils ont passé leur vie à la rendre concrète. Dans un monde qui semble parfois tout céder à la violence, tenir une autre ligne est un service rendu à une humanité qui en souffre.
Le travail commence en soi puis il fait tache d’huile dans la qualité des présences et des relations. Il peut sembler dérisoire face à la violence du monde. Mais Vinecent et Louise avaient la conviction que c’est dans les cœurs apaisés que naissent les sociétés pacifiées et plus justes pour tous.
L’équipe de rédaction
*Image générée par IA