La relation à la sainteté chez saint Vincent de Paul et sainte Louise de Marillac
Le XVIIᵉ siècle français est souvent appelé « le siècle des saints ». Bérulle, François de Sales, Jeanne de Chantal, Jean-Jacques Olier, Jean Eudes, Marie de l’Incarnation et bien d’autres dessinent ce que les historiens nomment « l’École française de spiritualité ». Dans ce bouillonnement mystique, Vincent de Paul et Louise de Marillac occupent une place singulière. Ils ne sont pas des théoriciens de la sainteté mais des praticiens. Pour eux, la sainteté n’est ni une spéculation ni un état réservé à une élite spirituelle : elle est une vocation universelle, accessible à tous, et qui passe par le service concret des pauvres.
Saint Vincent : la sainteté comme accomplissement de la volonté de Dieu
Pour Monsieur Vincent, la sainteté tient en une formule qu’il répète sans cesse : faire la volonté de Dieu. Il n’y a pas, pour lui, de chemin plus sûr ni plus court vers la perfection.
Cette conception délibérément humble se démarque des grandes constructions mystiques de son temps. Vincent se méfie des extases, des visions, des dévotions extraordinaires. Il connaît bien les écueils d’une fausse spiritualité, lui qui a guidé tant de directrices et de novices, démêlé tant d’illusions. À une Fille de la Charité qui serait tentée par des élévations mystiques, il répondrait simplement : « Servir les pauvres, c’est aller à Dieu » (Coste IX, p. 252).
La sainteté dans l’ordinaire
Vincent répète souvent que la sainteté se joue dans les petites actions quotidiennes accomplies avec un grand amour. Il rejoint en cela sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus qui, deux siècles plus tard, formulera la « petite voie ». La sainteté n’est donc pas dans l’extraordinaire mais dans la fidélité. Fidélité aux Règles, aux pauvres, à l’oraison du matin, à la patience avec les sœurs difficiles, à l’humilité dans les contradictions.

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C’est une invitation radicale à ne pas attendre les grandes occasions pour devenir saint. Faire la vaisselle ou le ménage avec amour, écouter quelqu’un qui nous ennuie avec patience pour l’amour du Christ met chacun sur le chemin de la sainteté. La sainteté ne demande donc pas des occasions extraordinaires mais de vivre l’humble quotidien de tout ton cœur.
Les vertus, chemin de sainteté
Vincent propose à ses fils et filles spirituels un chemin concret de sainteté à travers les vertus fondamentales : simplicité, humilité, douceur, mortification et zèle (pour les missionnaires ! ). Pour les Filles de la Charité, il met particulièrement l’accent sur l’humilité, la simplicité et la charité.
Ces vertus ne sont pas des ornements de l’âme mais des outils du service. Une sœur humble servira mieux le pauvre, une sœur simple ne se laissera pas distraire par les calculs humains, une sœur douce supportera les difficultés sans amertume. Les vertus ne sont jamais une fin en soi mais toujours ordonnées au service des pauvres.
Le Christ, mesure de toute sainteté
La christologie vincentienne est au cœur de sa conception de la sainteté. Être saint, c’est se conformer à Jésus-Christ, particulièrement au Christ évangélisateur des pauvres et serviteur des humbles.
« Souvenez-vous, Monsieur, que nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus-Christ, et que nous devons mourir en Jésus-Christ par la vie de Jésus-Christ, et que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus-Christ » (Coste I, p. 295, lettre à Antoine Portail, 1er mai 1635).
Cette formule résume tout ce qu’il y a à dire. La sainteté est une transformation en Christ, une vie cachée en Lui, dont le service du pauvre est le sacrement quotidien. On n’imite pas le Christ de loin. On se configure à Lui, peu à peu, par les actes. Et cela commence par des mains qui servent, des pieds qui se hâtent vers celui qui crie, des yeux qui voient Dieu dans le visage du rejeté.
Sainte Louise : la sainteté comme abandon et union
Louise de Marillac vit la quête de sainteté d’une manière complémentaire à celle de Vincent. Plus intérieure, plus mystique par tempérament, marquée par les Capucins, les Jésuites et surtout par François de Sales, Louise approfondit la dimension contemplative de la sainteté. Là où Vincent est l’homme de l’action, Louise est la femme de l’union à Dieu.
La Lumière de la Pentecôte (4 juin 1623)
L’expérience fondatrice de la vie spirituelle de Louise est la Lumière reçue en la fête de la Pentecôte 1623, à l’église Saint-Nicolas-des-Champs. Après plusieurs années de « grand trouble » spirituel, doutes sur sa vocation, scrupules, peur du jugement de Dieu, inquiétude pour son mari malade et pour son fils Michel, elle reçoit une grâce de lumière qui apaise tout :
« Mon esprit fut en un instant éclairé sur toutes mes difficultés. Il me fut donné à connaître que je devais demeurer avec mon mari, et qu’un temps viendrait que je serais en état de faire vœu de pauvreté, chasteté et obéissance » (Écrits spirituels, A.2).
Cette expérience fonde chez Louise une conception de la sainteté comme abandon à la Providence et union à la volonté de Dieu, dans la confiance que Dieu conduit pas à pas, même à travers l’obscurité. Ce n’est pas une tranquille certitude mais une confiance chevillée au coeur qui lui permet de traverser les tempêtes de son coeur. En effet, Louise a d’abord connu le trouble avant la paix, c’est pourquoi elle saura parler aux sœurs qui vacillent devant les coups de boutoirs de la vie.
Une sainteté trinitaire et christocentrique
Louise développe une spiritualité profondément trinitaire, à l’image de celle de Vincent. Elle médite la vie de la Trinité, l’Incarnation, la kénose du Christ. Sa dévotion à l’Incarnation est si forte qu’elle voudra que les Filles de la Charité célèbrent particulièrement cette fête le 25 mars, faisant ce jour-là leurs vœux annuels, coutume qui demeure aujourd’hui.
Pour Louise, devenir saint, c’est entrer dans le mouvement même de l’Incarnation : descendre vers les pauvres comme le Verbe est descendu vers nous. Dieu n’a pas attendu que nous soyons dignes de son amour, il est venu vers nous. Les Filles de la Charité sont appelées à faire de même.
La sainteté dans le service
Louise reprend et approfondit l’intuition vincentienne : la sainteté s’éprouve et se vérifie dans le service du pauvre. Mais elle ajoute une nuance précieuse. Le service doit être respectueux, doux, plein de cordialité, parce qu’il s’adresse à Jésus-Christ lui-même.
Dans ses lettres aux sœurs, Louise revient sans cesse sur la manière de servir : avec patience, sans précipitation, sans mauvaise humeur, en cherchant Jésus-Christ dans chaque malade. C’est là, et nulle part ailleurs, que se construit leur sainteté. On peut prier toute la nuit sans devenir saint. On peut être saint en lavant les pieds d’une femme qui sent mauvais, à condition que ce geste soit un geste de tendresse et non de pitié.

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Une sainteté communautaire
Un trait remarquable de la spiritualité vincentienne est que la sainteté n’est jamais pensée comme une œuvre solitaire. Elle se construit en communauté, par la vie fraternelle, par les corrections mutuelles, par la conférence, cette pratique vincentienne où les sœurs partagent leurs réflexions sur une vertu.
« On va à Dieu en compagnie », aimait à répéter Vincent. Les Conférences du mardi pour les prêtres, les conférences aux Filles de la Charité, les correspondances spirituelles entre Vincent et Louise, tout cela témoigne d’une sainteté qui se construit par le compagnonnage spirituel. On ne devient pas saint tout seul. On se porte les uns les autres, on s’édifie dans la foi, on se tire vers le haut.
Une sainteté qui se cache
Vincent et Louise ont en commun une horreur de l’apparence. Ils fuient la réputation de sainteté, refusent les honneurs, redoutent l’estime des hommes. Vincent, dans ses dernières années, refuse qu’on parle de lui en bien, et insiste pour qu’on rappelle qu’il est « fils d’un pauvre laboureur » et « le plus grand pécheur du monde ». Cette humilité n’est pas une feinte, une « gasconade » comme on l’a beaucoup dit, mais la conscience aiguë que toute sainteté est un don de Dieu, jamais une conquête de l’homme.
C’est un point qui mérite qu’on s’y arrête. Aujourd’hui, on cultive l’image, on construit sa réputation, on documente sa vie pour en faire une marque personnelle. Vincent et Louise font l’inverse. Plus on devient saint, moins on en parle. La véritable sainteté se cache. Elle sort du lit d’un malade sans être remarquée. Elle donne en secret. Elle se trompe sans le crier. C’est une sainteté invisible, qui n’a besoin de témoins.
Une sainteté pour tous
L’apport décisif de Vincent et Louise à l’histoire de la spiritualité est d’avoir démocratisé la sainteté. Avant eux, on pensait souvent que la perfection chrétienne était réservée aux moines, aux prêtres, aux mystiques. Vincent et Louise montrent qu’une simple fille des champs, devenue Fille de la Charité au service d’un malade dans son galetas, peut atteindre la plus haute sainteté.
Cette intuition, révolutionnaire en son temps, sera reprise et amplifiée par le Concile Vatican II dans le chapitre V de Lumen Gentium sur l’appel universel à la sainteté. Vincent et Louise en sont, à plus de trois siècles de distance, des précurseurs.
Une fécondité visible dans l’ensemble de la famille vincentienne
La justesse de leur conception de la sainteté se vérifie dans la multitude de saints, bienheureux et vénérables issus de leur famille spirituelle : les bienheureuses martyres d’Arras et de Cambrai en 1794, sainte Catherine Labouré, sainte Louise de Marillac elle-même, saint Jean-Gabriel Perboyre, saint François-Régis Clet, saint Justin de Jacobis, le bienheureux Frédéric Ozanam, la bienheureuse Rosalie Rendu, la bienheureuse Marthe Wiecka, et tant d’autres. Tous ont vécu la même intuition : la sainteté se trouve dans l’amour effectif des pauvres, vécu sous le regard de Dieu.

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Pour nous aujourd’hui
Dans nos sociétés contemporaines, où la sainteté peut sembler une notion désuète ou intimidante, le chemin tracé par Vincent et Louise garde une étonnante actualité. Il n’exige pas de prouesses spirituelles, mais une fidélité humble et joyeuse à la volonté de Dieu dans les actes simples de la vie quotidienne.
Pour celui qui ne croit pas, ou qui cherche encore, cette proposition a du sens. Elle ne demande pas d’adhérer d’abord à un dogme complexe. Il faut simplement ouvrir les yeux, voir ce qu’il y a à faire autour de soi et bien le faire avec amour. Alors, quelque chose de grand se joue. C’est une sainteté accessible, sur le chemin de laquelle on peu commencer à cheminer dès maintenant.
Elle parle aussi à celui qui se sent loin de Dieu. Pas besoin d’attendre une conversion spectaculaire. Pas besoin de tout changer d’un coup. Commence par où tu es. Fais bien la chose que tu as a faire. Sois patient avec quelqu’un qui t’énerve. Donne sans compter. Et tu verras : quelque chose se transforme. Pas seulement chez celui que tu aides. En toi aussi.
Chercher la volonté de Dieu dans les événements et les rencontres de chaque jour. Servir Jésus-Christ dans le pauvre avec respect, douceur et compétence. Vivre en famille, en communauté fraternelle où l’on s’aide mutuellement à grandir. Ce n’est pas compliqué.
« Soyons saintes, mes chères Sœurs, parce que Dieu nous a appelées à un état de sainteté », résonne encore l’appel de Louise à ses Filles. Et celui de Vincent, plus laconique mais tout aussi puissant : « Donnons-nous à Dieu », formule qui revient sans cesse dans ses conférences.
C’est là toute la voie vincentienne vers la sainteté : un don total, simple, quotidien, où l’amour de Dieu et l’amour des pauvres ne font plus qu’un.

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