Saint Vincent et sainte Louise : aux sources d’une écologie vincentienne

Depuis 2015, à l’invitation du pape François et en communion avec les Églises orthodoxes qui célèbrent ce jour depuis 1989, l’Église catholique célèbre le 1ᵉʳ septembre la Journée mondiale de prière pour la Sauvegarde de la Création. Cette date ouvre le « Temps de la Création » qui se prolonge jusqu’au 4 octobre, fête de saint François d’Assise. Avec la publication de l’encyclique Laudato si’ (2015) puis de l’exhortation Laudate Deum (2023), le pape François a invité toute l’Église à entendre « la clameur de la terre et la clameur des pauvres » comme un seul et même cri.

Pour la famille vincentienne, cet appel résonne d’une manière particulière. Saint Vincent de Paul et sainte Louise de Marillac n’ont évidemment pas utilisé le vocabulaire écologique contemporain. Mais ils ont vécu et transmis une spiritualité profondément reliée à la Création, au respect du vivant, et surtout à ce lien indissociable entre la terre et les pauvres que Laudato si’ nomme « écologie intégrale ».

Saint Vincent : une spiritualité de la Création

Un fils de la terre

Vincent de Paul est né dans une famille paysanne des Landes, à Pouy, en 1581. Enfant, il garde les troupeaux de son père. Toute sa vie, il restera marqué par cette origine rurale. Il connaît la dureté du travail de la terre, la dépendance à l’égard des saisons, la fragilité des récoltes, l’angoisse des paysans devant la guerre, la peste ou la famine. Cette expérience charnelle de la condition paysanne va imprégner toute son action.

Devenu prêtre puis fondateur, même s’il reconnait lui-même avoir eu, adolescent, honte de son père parce que celui-ci claudiquait, il ne reniera jamais ses origines. Mieux, il évoquait volontiers devant les premières Filles de la charité la frugalité des repas de son enfance et le fait d’être resté à la campagne jusqu’à l’âge de quinze ans. Quand il parlait de sobriété aux missionnaires, ce n’était pas de la théorie, c’était un souvenir d’enfance.

Le respect du travail et de la terre

Dans ses conférences, saint Vincent évoque souvent avec respect le travail des laboureurs, des vignerons, des bergers. Il rappelle que Notre Seigneur lui-même a choisi de naître dans une étable, parmi les animaux, et de vivre comme un travailleur manuel. Pour Vincent, la dignité du travail rural est fondamentale, et le mépris des paysans est un péché contre l’ordre voulu par Dieu.

À ses missionnaires, il recommande la sobriété de vie, la simplicité, le refus du luxe. Et il va loin dans cette exigence, jusqu’à demander de « ne rien avoir qui ne nous soit donné » : « Si nous sentons quelque répugnance pour cette règle, c’est le signe que nous avons l’esprit du monde » (Coste X, 299). Cette sobriété n’est pas d’abord ascétique. Elle est cohérence avec le service des pauvres et reconnaissance que les biens reçus ne nous appartiennent pas. « Soyons contents de ce que Dieu nous a donné. Nous serions heureux de souffrir quelque chose pour la sainte pauvreté » (Coste XI, 251-252).

Quand il cofonde, avec Louise de Marillac, la Compagnie des Filles de la Charité en 1633, il se tourne délibérément vers les jeunes femmes des villages et des campagnes. Ces « filles de village » ont une robustesse physique, une simplicité de cœur et une humilité naturelle que la vie rurale a forgé. Elles savent travailler de leurs mains, supporter la fatigue, se contenter de peu. Vincent en parle en connaissance de cause, ayant vu toute son enfance sa mère et ses sœurs travailler et se comporter comme de « bonnes filles de village ». Cette origine paysanne des premières Filles de la Charité n’est donc pas un hasard ni une simple contrainte pratique. Elle est, à ses yeux, une grâce : la proximité avec la terre dispose ces jeunes femmes à reconnaître le Christ dans le visage du pauvre, sans détour, sans condescendance.

La Compagnie des Filles de la Charité elle-même est présentée par Vincent comme vivant « dans une très grande pauvreté » : « À votre entrée, vous ne possédez rien. Vous êtes vêtues de la moindre étoffe, aucune coiffure n’est plus simple que la vôtre, dans votre vivre se remarque la frugalité » (Coste IX, 314). Cette frugalité est une marque de la conduite de Dieu sur leur œuvre et pas une contrainte subie.

Les missions au cœur des campagnes

Le charisme initial de la Congrégation de la Mission est l’évangélisation des pauvres gens des champs. Vincent envoie ses missionnaires dans les villages reculés, là où la foi est vivace mais où la misère matérielle et spirituelle est la plus grande. En bon fils de paysan, il est attentif aux rythmes de la vie rurale, jusqu’à adapter le calendrier des missions en conséquence : « L’on travaille depuis environ la Toussaint jusques à la Saint Jean et l’on laisse les mois de juillet, août et septembre et une partie d’octobre au peuple pour faire la moisson et les vendanges » (Coste I, 564-565). Ce respect du travail paysan et des saisons, chez un homme dont la mission est de prêcher l’Évangile, dit quelque chose de profond sur sa manière de regarder la création comme un ordre à respecter.

Dans les années 1650-1660, il organise depuis Paris des secours massifs vers les régions dévastées de la Lorraine, de la Picardie, de la Champagne. Les rapports publiées sous son impulsion décrivent avec une précision bouleversante l’état des terres ravagées, des villages brûlés, des paysans réduits à manger de l’herbe. Vincent voit clairement le lien entre la destruction de la terre et la souffrance des pauvres : ce que Laudato si’ nommera quatre siècles plus tard « écologie intégrale ».

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Et quand il imagine l’avenir des régions dévastées, il ne pense pas seulement aux distributions d’urgence. Il envisage déjà la reconstruction durable : « On voudrait faire aussi que tous les autres pauvres gens qui n’ont pas des terres gagnassent leur vie, en donnant aux hommes quelques outils pour travailler, et aux filles et femmes des rouets, et de la filasse ou de la laine pour filer » (Coste VIII, 72-73). L’aide aux populations selon Vincent n’est pas un assistanat passif, mais un vrai souci du développement autonome des personnes.

Sainte Louise : une attention concrète au vivant

Une femme de la ville attentive à la terre

Louise de Marillac, née à Paris en 1591, est une femme de la ville. Mais sa mission la conduit à parcourir les routes de France pour visiter les Confréries de la Charité dans les villages. Elle découvre alors la condition des paysannes, des servantes, des malades en milieu rural.

Ses écrits spirituels témoignent d’un regard contemplatif sur la nature, perçue comme miroir de Dieu. Elle médite sur les fleurs des champs, sur les fruits, sur les saisons, comme autant de paraboles de la vie spirituelle. Et elle écrit cette phrase magnifique : « La Sainte Trinité dans l’unité de son essence m’a créée pour lui seul… ayant créé toutes les créatures pour me servir de moyens pour y parvenir, comme sont les bornes qui conduisent les eaux à leur source » (Écrits Spirituels 706 A19). La création entière est orientée, comme un canal, vers Dieu. Rien dans ce regard n’est neutre ni indifférent.

Le souci concret du quotidien

Louise est une femme d’une intelligence pratique rare. Pour les Filles de la Charité naissantes, elle élabore des règles d’hygiène, de cuisine, de soin des malades, d’usage des remèdes tirés des plantes. Elle enseigne aux sœurs à utiliser les ressources naturelles avec sagesse. Mais ce qui frappe dans ses lettres, c’est la précision concrète de son attention à chaque chose.

Elle écrit à une sœur en mission des instructions d’une précision étonnante : conserver la morue en la faisant sécher, utiliser l’eau de trempage pour la lessive, surveiller la nourriture du bétail pour ne pas l’abîmer par excès, protéger le jardin pour « pouvoir bientôt le voir reverdir » (Écrits Spirituels 282). À une autre : « Que nos Sœurs n’aillent plus chercher les herbes à mi les champs. C’est assez que l’on ait les remèdes ordinaires et plus nécessaires, autrement l’on dépenserait bien inutilement beaucoup d’argent » (Écrits Spirituels 213). Rien ne se perd, rien ne se gaspille. Tout ce qui est jeté est retiré aux pauvres.

Cette attention concrète au corps, à la nourriture, à la propreté, n’est pas anecdotique. C’est une véritable spiritualité de l’incarnation, qui reconnaît la dignité du corps humain et donc la valeur de tout ce qui le soutient.

Vincent de son côté utilise la même logique à travers les images de la nature qu’il donne à ses sœurs. La fourmi, qui « amasse pour la communauté » sans rien s’approprier pour elle-même, devient chez lui une parabole de la vie commune : « Elle ne se l’approprie point pour son usage particulier, mais le porte pour les autres dans le petit magasin de la communauté » (Coste XI). La nature enseigne la solidarité.

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Pour nous aujourd’hui

Il y a quelque chose de frappant dans le fait que Vincent, fils de paysan gascon du XVIIᵉ siècle, et Louise, femme de la ville attentive à chaque pièce dépensée pour les pauvres, aient anticipé sans le savoir des intuitions que notre époque redécouvre laborieusement.

Écouter la clameur de la terre et celle des pauvres

 Le pape François l’écrit clairement dans Laudato si’ : ce sont les pauvres qui souffrent en premier des dérèglements climatiques. Sécheresses, inondations, migrations forcées, pollutions industrielles touchent d’abord les plus vulnérables. Vincent et Louise invitent à ne jamais séparer le service des pauvres de l’attention à leur environnement. Ce ne sont pas deux combats différents, ils sont profondément liés.

Vivre la sobriété joyeuse

La pauvreté volontaire, chère à Vincent et Louise, rejoint la « sobriété heureuse » de Laudato si’. Consommer moins, partager plus, gaspiller moins : ces gestes sont spirituels autant qu’écologiques. Et ils sont à la portée de tout le monde, croyant ou pas, dès aujourd’hui. Pas besoin d’attendre une grande conversion collective. Louise l’a montré : on commence par l’eau de la morue et le jardin qu’on protège.

Cultiver la gratitude

 Toute la Création est don. Cette conviction simple, que Vincent et Louise ont vécue toute leur vie, est d’une brûlante actualité dans un monde qui consomme sans jamais rendre grâce. Bénir la table avant les repas, contempler la beauté du monde, rendre grâce pour la pluie et le soleil : ces gestes ne changent pas le climat directement, ils changent le regard, et c’est de là que naît l’action juste.

Agir concrètement, sans attendre

 Trier, économiser l’eau, réduire le chauffage, soutenir les producteurs locaux : autant de petits gestes qui, dans une communauté ou une famille, deviennent un témoignage. Louise l’a montré toute sa vie : la spiritualité s’incarne dans le quotidien. Il n’est pas nécessaire d’être militant écologiste. Il suffit de commencer par ne pas gaspiller ce qui appartient aux pauvres.

Éduquer les jeunes

 Dans les écoles, les foyers, les aumôneries, transmettre une conscience écologique enracinée dans la foi est une mission urgente. Servir les pauvres aujourd’hui inclut la protection de la « maison commune ». Vincent le disait autrement, mais il le disait : prendre soin des enfants abandonnés, c’est « prendre la place de Dieu, qui a dit que, si la mère venait à oublier son enfant, lui-même ne l’oublierait pas » (Coste XII, 89). Laisser à ces mêmes enfants une terre ravagée, c’est les abandonner une seconde fois.

Saint Vincent et sainte Louise n’ont pas laissé d’écrits spécifiques sur l’environnement. Mais leur regard sur la terre, leur respect du travail paysan, leur sobriété de vie, leur attention au quotidien des plus pauvres, et leur conviction profonde que tout vient de Dieu et que tout doit servir les pauvres, dessinent les contours d’une véritable écologie vincentienne.

En cette Journée mondiale de prière pour la Sauvegarde de la Création, nous sommes invités à nous reconnaître dans l’appel du pape François : entendre la double clameur de la terre et des pauvres, et y répondre par une conversion personnelle, communautaire et apostolique.

« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la terre, notre mère, qui nous porte et nous nourrit. » (Saint François d’Assise, Cantique des Créatures)

Saint Vincent, sainte Louise, priez pour nous et pour la sauvegarde de notre maison commune.

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L’équipe de rédaction

* Image générée par IA