Vincent de Paul, témoin du pouvoir de son temps
Un prêtre gascon, fils de paysans, qui conseille la régente de France et ose écrire au cardinal Mazarin pour lui demander de se retirer pour le bien de la population… L’histoire paraît invraisemblable. Elle est pourtant vraie, et elle a quelque chose à nous dire en ce début de campagne présidentielle.
Un paysan landais dans les couloirs du Louvre
En 1643, Louis XIII vient de mourir. Anne d’Autriche, devenue régente du royaume au nom de son fils Louis XIV âgé de quatre ans, met en place un Conseil de Conscience chargé des affaires de l’Église : nominations des évêques, attribution des abbayes et des bénéfices, questions doctrinales sensibles comme le jansénisme qui commence à diviser le clergé. Elle y appelle Vincent de Paul.
Lui n’a rien demandé. Il n’est ni évêque, ni théologien de cour, ni courtisan. Il dirige une petite congrégation de missionnaires installée à Saint-Lazare et une compagnie de filles de village qui soignent les pauvres à domicile. Il a soixante-deux ans. Cela suffit à la reine. Elle a entendu parler de cet homme honnête, qui ne recherche pas son intérêt, qui connaît les vrais besoins des pauvres.
Vincent y restera dix ans (Coste VII, 204). On y voit, à travers sa correspondance, un homme qui pèse chaque nomination d’évêque, qui refuse les candidats indignes, qui se bat pour que les bénéfices ecclésiastiques aillent à ceux qui servent vraiment l’Église et les pauvres plutôt qu’à des cadets de famille noble en quête de revenus. Pierre Coste a recensé un grand nombre de lettres qu’il a écrites à ce titre et celles qu’il a reçues, notamment d’Alain de Solminihac, évêque de Cahors et grand allié dans ce combat pour une Église réformée (Coste II, 434-463 ; III, 150-400 ; IV, 166-344).
Et pourtant, il garde ses distances. Il le dit lui-même : il « va rarement en cours et seulement quand on l’appelle » (Coste IV, 29). Au Conseil, il « ne se mêlait que des questions ecclésiastiques ou relatives aux pauvres » (Coste II, 448). Pas d’idée de carrière, pas d’ambition personnelle, pas de cabinet à constituer. Il fait son travail, puis il rentre à Saint-Lazare retrouver ses confrères, ses pauvres, ses conférences du mardi.
Le bruit court parfois qu’il a été renvoyé du Conseil (Coste II, 500). Il s’en moque. Il avoue même qu’il aimerait être déchargé de cet emploi (Coste III, 64, 76). Quand on finit par l’écarter en 1652, au moment où Mazarin reprend la main après la Fronde, il n’en fait pas un drame (Coste IV, 491, 545). Dix ans de service, puis il tourne la page et continue sa mission.

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La lettre à Mazarin
À partir de 1648, Paris se soulève, les princes s’entredéchirent, le peuple meurt de faim dans les campagnes ravagées par les troupes royales, les troupes des princes et les bandes de pillards qui profitent du chaos. C’est ce que l’on a appelé ensuite la Fronde. Vincent voit défiler à Saint-Lazare les rapports terribles de ses missionnaires en Picardie, en Champagne, en Lorraine : villages brûlés, paysans réduits à manger de l’herbe, malades abandonnés dans les granges, enfants sans personne pour les enterrer. Il organise des secours massifs, mobilise les Dames de la Charité, fait imprimer des depêches qui circulent jusqu’à Paris pour réveiller les consciences.
Mais le secours d’urgence ne suffit pas. Il faut que la guerre cesse. Tant que Mazarin reste au pouvoir, la haine qu’il suscite chez les frondeurs empêche tout retour à la paix.
Alors Vincent fait ce que presque personne n’ose faire. En septembre 1652, il se rend à Saint-Germain auprès de la reine et lui demande, au nom du bien du royaume, d’éloigner son ministre. Puis il écrit à Mazarin lui-même pour lui tenir le même langage. Un simple prêtre face à la régente et au premier ministre, leur disant en substance : votre maintien coûte trop cher aux pauvres gens, il faut savoir partir.
Malheureusement, la démarche échoue. Mazarin reviendra triomphant et Vincent perdra sa place au Conseil de conscience. Il devra même s’exiler un temps. Mais son acte d’audace demeure. Un prêtre gascon d’origine modeste a osé dire au plus puissant ministre d’Europe qu’il devait se retirer. D’où lui venait cette liberté ?

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La source d’une parole libre
Vincent n’avait rien à perdre, et c’est là le premier secret. Pas de carrière à protéger, il avait refusé les évêchés qu’on lui proposait. Pas de fortune personnelle à défendre, il vivait pauvrement à Saint-Lazare. Pas de réseau mondain à ménager, il fuyait les salons. Sa seule attache, c’étaient les pauvres et sa communauté. Et quand on vit le cœur tourné vers les pauvres, on ne craint personne.
Cette liberté ne lui venait pas d’un caractère héroïque ni d’un goût pour la polémique. De nature impétieuse, Vincent était devenu avec le temps plutôt doux, prudent, attentif à ne blesser personne inutilement. Mais il y a des moments où la douceur n’empêche pas de dire la vérité. Quand on passe ses journées avec ceux qui n’ont rien, le pouvoir cesse d’impressionner. Quand on a vu mourir des enfants de faim sur les routes de Lorraine, on trouve les mots pour parler à un cardinal.
La charité, chez Vincent, n’est pas une douceur sentimentale. Elle renforce son fort caractère de Gascon et le rend audacieux, lui donne du cran. Il le disait à ses missionnaires et à ses Filles de la Charité : aimer les pauvres, ce n’est pas seulement leur porter la soupe, c’est aussi parler pour eux là où ils n’ont pas la parole. Devant les médecins, devant les magistrats, devant les administrateurs d’hôpitaux et même devant les ministres.
Et puis il y a la prière, la longue fréquentation de l’Évangile, cette conviction profonde que devant Dieu un paysan gascon pèse autant qu’un ministre. Vincent ne flatte pas Mazarin parce qu’il ne le voit pas plus grand qu’un autre. Il le voit comme un homme qui devra rendre compte, un jour, de ce qu’il aura fait du pouvoir reçu. Cette perspective relativise singulièrement les courbettes de cour.
Il y a enfin la communauté. Vincent ne parle pas seul. Derrière lui, il y a ses confrères, ses Filles de la Charité, ses Dames, son réseau de correspondants. Quand il écrit à Mazarin, il porte la voix de tous ceux qui voient et soignent la misère sur le terrain. Cela aussi donne de la force. On résiste mal au pouvoir quand on est isolé. On y résiste mieux quand on est porté par une famille spirituelle qui partage la même cause.

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Ni courtisan, ni opposant systématique
Un détail mérite attention. Vincent n’est pas un contestataire de profession. Il accepte la fonction quand on la lui propose, il sert loyalement la Couronne pendant dix ans, il prie pour le roi et la reine. Il ne joue pas les prophètes d’apocalypse, il ne dénonce pas tout, tout le temps… Il choisit ses combats selon l’interêt des plus pauvres.
Cette nuance compte. Il y a deux façons de se tenir face au pouvoir qui mènent a une impasse : la flagornerie qui dit toujours oui, et l’opposition systématique qui dit toujours non. Vincent ne fait ni l’un ni l’autre. Il discerne. Il regarde ce qui sert les pauvres et ce qui leur nuit, et il parle en conséquence. Quand la reine fait bien, il l’aide. Quand le pouvoir broie les petits, il proteste, fût-ce au prix de sa place, voire de sa tête.
C’est une posture exigeante. Elle suppose qu’on s’informe vraiment, qu’on prenne le temps de comprendre les situations, qu’on accepte de soutenir parfois ce qui est impopulaire dans son propre camp parce que c’est juste. Vincent ne se contente pas d’indignation. Il argumente, il propose, il agit.
Pour nous, aujourd’hui
La France entre en campagne présidentielle. Comme au cours de toute campagne, les discours vont s’enchaîner, les promesses aussi. Les commentateurs vont parler de stratégie, de sondages, de petites phrases, de duels télévisés. Les pauvres, eux, ne votent pas beaucoup et n’apparaîtront que dans les chiffres : taux de pauvreté qui stagne, mal-logement qui s’aggrave, files d’attente aux Restos du Cœur qui s’allongent, jeunes en rupture, personnes âgées isolées, exilés aux frontières.
Vincent ne nous donne pas un programme. Il ne nous dit pas pour qui voter. Mais sa vie nous pose une question qui peut accompagner notre reflexion : qu’est-ce qui nous rend libre face au pouvoir ? Libre de dire ce qui doit être dit, sans calcul, sans peur de déplaire, sans attendre quelque chose en retour ? Libre d’écouter un candidat sans se laisser hypnotiser ? Libre de poser les vraies questions, celles qui dérangent et qu’on évite soigneusement dans les débats ?

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Pour Vincent, la réponse tenait en un mot : les pauvres. Tant qu’il les avait devant les yeux et dans le coeur, il pouvait regarder en face une reine, un cardinal, un évêque, un magistrat. Aujourd’hui, qui peut nous donner cette même liberté ? Une foi qui nous rappelle que tu nous ne sommes pas au service d’un homme mais d’une cause plus grande ? Une amitié avec ceux qui souffrent et qui nous oblige à ne pas oublier leur visage quand nous écoutons les discours ? Un engagement associatif qui nous tient les pieds sur terre ? Un voisin qui a du mal à joindre les deux bouts et dont nous portons la voix sans qu’il le sache ?
La question reste ouverte. Chacun y répondra à sa manière. Mais elle vaut la peine d’être présente à notre esprit pendant les mois qui viennent. A chaque fois qu’un candidat passera à la télévision et que nous nous demanderons : « Et les autres, ceux dont on ne parle jamais, qu’est-ce qu’on fait pour eux ? Qui parle pour eux ? Est-ce que moi, à ma place, je peux porter quelque chose de leur voix ? »
C’est, déjà, une manière vincentienne d’écouter et de discerner. Pas en militant pour un camp, mais en gardant les yeux ouverts sur ceux qu’on oublie, et le cœur assez libre pour le dire quand il le faudra. Vincent l’a fait à sa façon, dans son siècle. À nous de trouver la nôtre.
L’équipe de rédaction
*Image générée par IA