La dévotion au chapelet chez saint Vincent de Paul et sainte Louise de Marillac

Au début du XVIIᵉ siècle, la dévotion au Rosaire connaît en France un essor considérable, porté par les Dominicains, par les Confréries du Rosaire et par le renouveau spirituel post-tridentin. Vincent de Paul avait lui-même établi la Confrérie du Rosaire à Clichy quand il en était curé (Abelly, t. I, ch. VI). Avec Louise de Marillac, il s’inscrit dans ce courant marial, mais lui donne une couleur particulière : une dévotion simple, populaire, accessible aux pauvres gens des campagnes comme aux servantes des malades, et toujours liée au service de la charité.

Pour Monsieur Vincent comme pour Mademoiselle Le Gras, le chapelet n’est pas une dévotion accessoire. C’est une école de prière, une compagne quotidienne, un lien filial avec celle qu’ils appellent « notre bonne Mère ».

Saint Vincent et le chapelet quotidien

Vincent recommandait cette prière avec insistance. Il faisait remarquer aux Filles de la Charité que saint François de Sales le récitait tous les jours et disait que, s’il n’avait eu obligation à son office, il n’aurait dit d’autre prière que le chapelet (Coste IX, p. 220 ; XIII, p. 76). Saint François l’avait récité trente ans durant sans y manquer, pour obtenir la pureté et la grâce d’une bonne mort.

Aux missionnaires, Vincent demande de porter le chapelet à la ceinture (Coste III, p. 383 ; V, p. 621). Pour les Filles de la Charité, le chapelet tient lieu de bréviaire (Coste X, p. 622). La règle l’inscrit explicitement parmi les exercices quotidiens (Coste X, p. 620), et Vincent recommande aussi cette prière aux membres des Charités dans les paroisses (Coste XIII, pp. 442, 480, 534, 542, 544).

Il va jusqu’à dire que le chapelet peut suppléer à l’oraison (Coste IX, p. 220). Parole étonnante de la part d’un homme qui plaçait l’oraison mentale au premier rang des exercices spirituels et qui disait : « Donnez-moi un homme d’oraison et il sera capable de tout » (Coste XI, 83). C’est dire la confiance qu’il met dans cette prière apparemment modeste. 

Un trait original mérite d’être rappelé : Vincent n’a voulu donner aux Filles de la Charité aucun autre patron que la Vierge Marie elle-même. Les premières règles communes l’énoncent clairement : « La Compagnie des Filles de la Charité est établie pour aimer Dieu, le servir et honorer Notre-Seigneur, leur patron, et la Sainte Vierge » (Coste IX, 20). Le chapelet devient alors l’expression quotidienne de ce lien filial qui unit la Compagnie tout entière à sa Mère et patronne.

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Sainte Louise et la prière du Rosaire

Louise de Marillac a hérité d’une profonde dévotion mariale et le chapelet l’a accompagnée toute sa vie. Saint Vincent, lui-même, mentionne sa dévotion à la Sainte Vierge à plusieurs reprises (Coste I, p. 86 ; II, pp. 478, 574 ; V, p. 445). Louise explique d’ailleurs en quoi cela consiste le chapelet qu’elle prie quotidiennement (Coste II, p. 576). On sait qu’un jour, Vincent lui conseilla un jour de ne plus réciter certaines prières à la Sainte Vierge (Coste IV, p. 199) et qu’il lui permit une prière particulière pendant la maladie de son fils (Coste IV, p. 255). Ces détails discrets disent la qualité d’un dialogue spirituel attentif entre le directeur et sa fille spirituelle : ni dévotion imposée d’autorité, ni piété abandonnée à elle-même, mais un accompagnement fin, ajusté à la vie concrète de chacun. 

Louise recommande aux Filles de la Charité de réciter le chapelet ensemble. Pour elle, la prière mariale est un moment de cohésion fraternelle autant qu’un acte de dévotion personnelle. Et cela s’ancre dans les règles dès l’origine : « Outre ce que dessus on dira son chapelet, et ce à diverses reprises, comme une dizaine après l’oraison du matin, deux étant à l’église attendant que la messe commence… une après l’angélus du midi et une autre après celui du soir » (Règles communes des Filles de la Charité, texte le plus ancien, Ms R 57, archives des Filles de la Charité).

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Le chapelet, prière du pauvre

Vincent et Louise ont compris que cette prière, simple et rythmée, était particulièrement adaptée aux pauvres gens. Ceux qui ne savent pas lire le bréviaire, qui n’ont pas accès aux livres de spiritualité, peuvent, le grain entre les doigts, s’unir aux mystères du Christ avec les yeux de sa Mère. Vincent évoque même le « chapelet des Turcs » (Coste X, p. 621), montrant qu’il connaissait l’existence d’autres formes de prière à grains et qu’il y reconnaissait quelque chose d’universellement humain.

Lors des missions dans les campagnes, les prêtres de la Mission apprenaient aux paysans à réciter le chapelet et fondaient des Confréries du Rosaire. Les Filles de la Charité, dans leurs visites aux malades, priaient avec eux. Le chapelet devenait un instrument d’évangélisation, un compagnon de souffrance, un fil tendu entre la pauvreté du monde et la tendresse de Marie.

Jamais, chez Vincent et Louise, cette prière n’est dissociée de la charité effective. Marie est honorée dans la prière et servie dans la personne des pauvres. La méditation des mystères nourrit l’âme du serviteur ou de la servante : la Visitation donne le modèle du service, la Croix révèle le visage du Christ souffrant dans le pauvre, la Résurrection soutient l’espérance quand le découragement menace. Cette cohérence entre prière et action est au cœur de la pédagogie de Vincent. Il le disait à ses sœurs avec l’image du jardin : « L’oraison, comme une douce rosée, va tous les matins humectant votre âme par la grâce qu’elle attire de Dieu sur vous » (Coste XI, 2). Le chapelet, récité plusieurs fois dans la journée, est cette rosée-là, entre deux visites, entre deux soins, entre deux départs.

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Une tradition vivante jusqu’aujourd’hui

Quatre siècles plus tard, la récitation quotidienne du chapelet demeure inscrite dans les Constitutions des Filles de la Charité. Cette prière reste un moment de communion fraternelle, parfois partagée avec les personnes accueillies : résidents des maisons de retraite, jeunes des foyers, paroissiens des quartiers où les sœurs sont présentes.

L’apparition de la Vierge à sainte Catherine Labouré, rue du Bac en 1830, et le don de la Médaille Miraculeuse, sont venus confirmer cette dimension mariale de la famille vincentienne. Le chapelet et la Médaille sont aujourd’hui les deux signes mariaux les plus universellement portés par les membres de la famille vincentienne à travers le monde. Et à la fin de chaque Conférence, depuis le XVIIᵉ siècle, les Filles de la Charité se retrouvent pour réciter ensemble l’acte d’offrande à la Sainte Vierge, texte qui remonte certainement à saint Vincent lui-même (Coutumier de Mathurine Guérin, 1667) : « Très miséricordieuse Vierge, prosternées de corps et d’esprit aux pieds de votre Majesté, nous vous supplions très humblement d’agréer l’oblation irrévocable de nos âmes et de nos personnes… ». 

Ce que cela nous dit aujourd’hui

Le rosaire déroute souvent ceux qui s’en approchent pour la première fois ; pour certains, il semble trop répétitif, voire ennuyeux, ayant même l’impression de perdre leur temps dans cette répétition. Ne culpabilisons pas si le rosaire nous agace mais réfléchissons à son sens profond.

150 Ave Maria, les mêmes mots répétés, le même rythme. À quoi cela sert-il ? 

Peut-être à ceci : laisser les mots faire leur travail en profondeur, pendant que l’esprit se pose. Il y a dans cette prière quelque chose qui ressemble à la marche ou au travail des mains. On avance, on n’analyse pas et, même, parfois, on ne pense pas toujours à ce qu’on dit, de la même manière qu’on ne pense pas toujours qu’on respire et qu’on expire. Mais, dans ce mouvement régulier, il y a quelque chose qui s’ouvre dans notre cœur comme si un mystère entrait en nous.

Vincent le savait d’instinct. Les sœurs couraient de malade en malade, portaient la marmite, veillaient la nuit. Elles n’avaient pas le temps de longues méditations construites. Mais elles avaient les grains entre les doigts, dans la rue, dans la salle des malades, dans l’escalier d’un taudis. Une dizaine par-ci, une dizaine par-là. La prière n’attendait pas le moment parfait. Elle s’insinuait dans les failles du quotidien en répétant simplement des « je t’aime ». 

Pour quelqu’un qui se dit loin de la foi, abîmé par la vie, le chapelet peut être une porte d’entrée inattendue. On n’y demande pas d’abord d’adhérer à un système. On y demande de tenir quelque chose dans ses mains, de dire des mots simples, de laisser défiler les visages de Jésus, de Marie et des hommes et femmes que nous croisons dans nos vies. Et peut-être, au bout de quelques grains, de découvrir qu’on n’est pas aussi seul qu’on le croyait, qu’il y a comme une mise en présence de quelqu’un qui nous apporte une forme de paix qui rejoint notre cœur le plus profond. 

C’est exactement ce que Vincent proposait aux paysans illettrés de Lorraine ou de Picardie. Avec cette prière, le bon peuple se mettait à l’école de Marie pour contempler le Seigneur : cette répétition litanique des Ave Maria, un peu comme une musique de fond, proposait, tour à tour, le visage du Fils de Dieu et celui de la Vierge. En répétant les mots « Marie », « le Seigneur », « Jésus », Sainte Marie », Mère de Dieu », le cœur s’ouvrait progressivement à leur présence dans leur vie. 

A la suite de saint Vincent qui proposait cette prière du chapelet aux paysans, les Filles de la Charité, comme tant d’autres chrétiens, la proposent encore aujourd’hui, à côté du lit d’un mourant, dans un foyer de jeunes, dans une chapelle de banlieue. La prière du chapelet n’a jamais quitté la rue. Avec les personnes en situation difficile, il peut être intéressant de réfléchir aux mystères joyeux, douloureux, lumineux et glorieux de Jésus auxquels Marie est associée, parce que c’est à l’image de notre vie qui est faite d’un enchaînement d’événements à accueillir, à vivre, à traverser. Tout change lorsqu’on découvre que Marie Immaculée, qui a eu tant de grâces extraordinaires, n’a pas tout compris tout de suite, que cela n’a pas été facile pour elle et, pourtant, qu’elle elle a tenu bon de mystère en mystère.

Pour Louise, le chapelet était un moment de cohésion fraternelle car, du fait même que cette prière est contemplation du Christ, prince de la Paix, elle est orientée vers la paix. En vertu de son caractère méditatif dans la tranquille succession des Ave Maria, le chapelet exerce sur les personnes qui le prient, une action pacificatrice qui les disposent à recevoir la paix véritable qui est un don spécial du Ressuscité, afin de la répandre autour d’elles. En fixant les yeux sur le Ressuscité, le chapelet aide à être davantage une personne de paix. N’est-ce pas là un moyen que nous avons pour peser sur tous les conflits armés si nombreux de notre planète ? 

Et puisque le chapelet favorise la rencontre avec le Christ dans ses mystères, il ne peut pas ne pas nous indiquer aussi le visage du Christ dans les frères, en particulier dans les plus souffrants.

Alors, nous qui avons toujours dans la poche notre portable prêts à être décroché, gardons  aussi ce petit objet qu’est le chapelet pour nous brancher sur le Ciel dès que nous le pouvons ! 

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Sr Valérie Bérard et Sr Anne Prevost

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